Comment faire des affaires avec la famine et méconnaître (volontairement ?) ses causes

Publié le par jdor

Réflexion sur une conférence-débat, La famine : une bonne occasion de faire des affaires - la terre est-elle en vente au supermarché mondial des ressources? Vienne le 15 septembre 2011

Par Vladislav Marjanović

Traduit par  Michèle Mialane

Une voix qui crie dans le désert

 Quelles sont ces voix qu’on ne cesse d’entendre ces derniers temps ? Une voix qui crie dans le désert ? Nullement. Ce sont les médias qui nous interpellent. Elles se font du souci : une famine en Afrique de l’Est ! Selon diverses organisations internationales cette famine menace 11,5 millions d’êtres humains. Les nouvelles se succèdent à toute allure : la Somalie, l’Éthiopie, le Kenya, sécheresse, guerres, cortèges de réfugiés... Les organisations humanitaires sont en ébullition. La bonne volonté de manque pas, seuls les moyens font défaut. Le riche Occident parvient de moins en moins à les fournir, car lui-même s’appauvrit. Rien qu’aux USA 46,2 millions de gens vivent sous le seuil de pauvreté. Et l’Europe ne va pas mieux : la Grèce est en faillite, la Hongrie également, le tour de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie arrive, peut-être suivis par la France. L’Allemagne s’en tire encore bien, c’est vrai, et la petite Autriche semble être miraculeusement préservée. Mais là aussi on voit poindre les premiers signes de stagnation et de récession.

Allons-nous connaître ici aussi le sort de l’Afrique ? Et si nous en arrivons là, ce sera la fin du monde ? Le célèbre calendrier maya la prévoit dès l’an prochain. Ou peut-être un peu plus tard ? Tout dépend des humains eux-mêmes, car la société est mal en point. Mais que faire ?

On recherche fiévreusement la bonne solution. Même ici, en Autriche. Doit-on en conclure que l’espoir est tout de même permis ? Si l’on se base sur une conférence-discussion qui s’est déroulée le 15 septembre à Vienne, la réponse pourrait être « oui ». L’organisateur n’était autre que le très renommé Institut Renner du Parti social-démocrate et elle portait le titre : « La famine : une bonne occasion de faire des affaires- la terre est-elle en vente au supermarché mondial des ressources ?» Si l’institution qui forme les cadres du plus important parti autrichien - de surcroît au pouvoir en ce moment - invite à un dialogue sur un sujet ainsi formulé, ce n’est sûrement pas un hasard. On aurait pu croire que le SPÖ prenait un tournant idéologique. Et il semblait bien que l’on renonçât à l’indulgence accoutumée envers les piliers du patronat (vulgairement dénommé bourgeoisie) et que ce parti, impliqué dans la quasi-totalité des scandales survenus au cours de la Deuxième République autrichienne, dont même les étudiants ont crié « Qui vous a trahis ? les socio-démocrates ! » s’était remis sur les rails que lui avait indiqués son fondateur, Viktor Adler. Bien sûr il ne s’agit plus aujourd’hui des ouvriers de « Wienerberger », une entreprise fabriquant des briques et imposant à ses employés des conditions proches de l’esclavage, chez qui ce jeune médecin s’était introduit incognito pour pouvoir décrire ce qu’elle leur faisait subir. Cette fois il s’agit de mettre un terme à la croissance de la famine qui menace le monde entier.

 

Un aussi noble propos pouvait faire espérer à juste titre qu’au moins les huiles du SPÖ (sans parler des autres) relèveraient de leur présence le poids de cette conférence. Hélas ! il n’en fut rien. Le très sélect Institut Renner ne lui offrit pas même ses propres locaux ; il la relégua dans un modeste hôtel excentré. Et là, ce ne fut ni le directeur ni son représentant qui accueillit les participants, mais un collaborateur (Mag. Sebastian Schulbach) chargé de jouer les animateurs. C’était bien suffisant pour un public peu fourni et de modeste condition. Il n’y avait là, du reste, que quelques dizaines de personnes. Bien suffisant pour une ambiance intime - mais elle aussi fit défaut. Les journalistes ne s’y pressaient pas. Dans la salle, il y avait seulement une caméra, et l’on annonça que le 22 septembre la conférence ferait l’objet d’une demi-heure d’émission, ce qui fut fait, effectivement.

Une vision effrayante

 L’ambiance dans la salle ne se prêtait de toute évidence pas à prendre à bras-le corps un tel problème. La communication n’était visiblement pas la principale qualité des intervenants qui abordèrent la question : Brigitte Reisinger de FIAN-Autriche, Roman Herre, de FIAN-Allemagne, Jennifer Franco, du Transnational Institute d’Amsterdam et Nyikaw Ochalla de l’organisation éthiopienne AnuakSurvival. Au lieu de présenter une image vivante, de sensibiliser les auditeurs au drame de l’accaparement des terres et de renforcer par leurs propres initiatives le désir d’agir pour contrer cette tendance, les intervenants offrirent une sèche présentation des faits, comme les officiels ont coutume de le faire. Leur voix portait peu, leur débit nerveux et parfois bafouillant accentuait encore cette impression. On avait presque le sentiment que les gens sur le podium prenaient bien garde à ne pas dépasser certaines limites.

De fait, un coup d’œil sur les brochures terriblement scolaires de l’organisation FIAN (Food First Information and Action Network, Réseau d'information et d'action Nourriture d'abord) donnait à penser que les intervenants s’étaient limités à résumer les informations qu'elles contenaient, de manière concise mais malheureusement assez maladroite. Entre autres parce que leur titre ne différait guère de celui d’un projet de FIAN-Autriche relatif à l’accaparement des terres. Ce projet, qui en 2010 avait été approuvé et avait reçu une dotation de 30 000 € et le soutien de la Coopération autrichienne internationale pour le développement devait abriter les activités suivantes : recherche, élaboration de trois profils de pays, leur distribution, briefings et réunions de travail avec des journalistes et des décideurs politiques, relatifs aux résultats et évolutions, présentation de ces profils au cours de la quatrième édition des journées cinématographiques «Faim, pouvoir et profits» à l’automne 2011. Il s’agit donc d’une étude scientifique et de la présentation de ses résultats. Pas moins, mais pas davantage.

La science, ce sont des faits et des chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Et ils sont si effrayants qu’ils provoquent chez tous ceux qui en prennent connaissance une légitime indignation. Roman Herre, de FIAN-Allemagne, rappela que l’accaparement des terres est devenu un problème mondial et qu’à ce jour 80 millions d’hectares ont été aliénés de par le monde, avec la collaboration des gouvernements. Nyikaw Ochalla, de l’organisation Anuak Survival, un ex-collaborateur du Ministère éthiopien des Affaires étrangères, nous dit que dans la seule région fertile de Gambella, en Éthiopie, où vivent 300 000 personnes, 256 000 ha ont déjà été affermés. Au Gambella, on trouve des investisseurs originaires de 36 pays et les deux tiers de la terre appartiennent désormais à des firmes indiennes, saoudiennes ou autres. En affermant de telles surfaces à des trusts étrangers, on chasse la population locale de ses terres ancestrales. Et donc, conclut Ochalla, la famine n’est pas une conséquence de la sécheresse, mais elle est fabriquée de toutes pièces. Jennifer Franco, du Transnational Institute d’Amsterdam, fit remarquer qu’il ne s’agit pas seulement d’accaparer les terres, mais aussi l’eau - une nouvelle forme de colonialisme. Mais la communauté internationale ne fait rien pour l’empêcher, ajouta-t-elle. Brigitte Reisinger, de FIAN-Autriche, a montré du doigt la Banque mondiale qui, après avoir soutenu la dérégulation des lois foncières et sur les investissements, s’efforce maintenant de réglementer l’accaparement des terres. De toute façon les réglementations n’empêchent pas la spéculation, a fait remarquer Jennifer Franco. Mais si les réglementations ne servent à rien, comment stopper l’accaparement des terres, s’est alors demandé Roman Herre. Sa réponse : la société civile. Elle doit se faire mieux entendre sur ce sujet. Il a rappelé qu’à l’occasion du Forum social mondial de Dakar, auquel le FIAN a participé en février 2011, 500 organisations ont signé un appel à cesser le vol des terres. Selon lui, cette action a d’une part ouvert la porte à un dialogue avec les gouvernements et d’autre part renforcé la conscience de la nécessité de résister. D’après lui cette résistance a réussi à faire échouer des projets d’accaparement des terres dans plusieurs pays et permis à la population locale de retourner dans ses champs.

 

Un pas dans la bonne direction ?

 Mais que faire de plus pour bannir l’accaparement des sols ? Selon Roman Herre, accorder plus de poids aux droits humains dans la jurisprudence internationale. Le FIAN exige de donner au Comité pour l’alimentation mondiale de l’ONU la haute main sur les marchés agricoles mondiaux, parce que ce comité dispose de procédés démocratiques permettant aux pays du Sud de dire leur mot au sujet de ce qu’on fait de leurs propres terres.

Pour Roman Herre c’est un pas dans la bonne direction. Autrement dit, une solution dans le cadre du système (néolibéral) actuel. Il est également frappant que des firmes agro-alimentaires indiennes ou saoudiennes qui pratiquent l’accaparement des terres ont été citées nommément, alors que les firmes européennes ou états-uniennes ne le sont qu’en bloc. On a évoqué les plantes à effet de serre, mais pas les plantes OGM. On n’a pas non plus demandé de traduire les firmes devant un tribunal pour avoir causé des famines en accaparant les terres, et leurs dirigeants encore bien moins. Pour ne rien dire d’un appel à se mobiliser contre le système qui favorise de tels crimes sociaux. Ce serait déjà une incitation à la révolution.

Et les intervenants à la conférence sur les « bonnes affaires avec la famine » ne voulaient de toute évidence pas aller jusque-là. Mettre en question l’ordre mondial et le remplacer par un autre aurait été une infraction à l’éthique scientifique, ou plutôt à la scolastique. Dès l’Université on vous enseigne qu’un travail scientifique sérieux doit s’en tenir aux chiffres et aux faits. La science est neutre, et les scientifiques doivent l’être aussi s’ils ne veulent pas devenir partiaux. Ce que la politique fera de leurs résultats ne les concerne pas.

Mais en s’en tenant strictement au principe de neutralité de la science, évite-t-on de se laisser happer par la politique ? Cela dépend des sponsors. Ce sont eux qui financent et donc qui dictent les règles du jeu. La première de toutes c’est : on ne mord pas la main qui vous nourrit. Mais qui sponsorise la FIAN et le Transnational Institute ? Pour le découvrir, il faut faire quelques recherches.

Ceux qui tirent les ficelles

 Le FIAN publie au moins dans les dernières pages de son rapport annuel une liste de sponsors qu’il remercie de leur soutien. Outre quelques fondations d’Église on trouve la douteuse Fondation Ford, qui certes finance des initiatives philanthropiques et même nombre de médias alternatifs usaméricains, mais qui est aussi en lien avec les Services secrets US (CIA) ainsi que le Conseil aux relations extérieures (CFR). On trouve aussi, sur la liste du FIAN, la fondation allemande Heinrich Böll, verte bien sûr, mais qui fait beaucoup d’efforts pour ancrer le modèle démocratique néolibéral occidental dans le reste du monde. C’était du reste un vœu de celui dont elle porte le nom, qui a travaillé pour plusieurs sous-marins de la CIA, ainsi que l’a dévoilé la chaîne franco-allemande ARTE le 29 novembre 2006 dans un documentaire.

Le Transnational Institute a aussi des sponsors d’une autre espèce : la Commission européenne, l’ONG Oxfam Novib, aux Pays-Bas, le Ministère néerlandais des Affaires étrangères, l’Open Society Institute suisse et surtout la Fondation Samuel Rubin, intéressante, car son fondateur, Samuel Rubin, était un bolchevik russe. Bien qu’il se soit ensuite enrichi en reprenant les Parfums Fabergé, il est resté fidèle à ses premières convictions. C’est pourquoi les USA l’ont considéré comme un agent soviétique, qui travaillait contre les intérêts US par le biais du célèbre Institute for Policy Studies (IPS). Et de fait l’IPS, par qui transite le soutien de Rubin au Transnational Institute d’Amsterdam, a demandé la création d’un correctif «aux marchés et à l’individualisme sans bornes », critique la mondialisation et a même condamné l’intervention de l’OTAN en ex-Yougoslavie. Mais la liste des sponsors de l’IPS compte aussi la Fondation Ford, le Fonds Rockefeller Brothers, la Fondation Tides et l’Open Society du magnat George Soros. L’ex-directrice de la New World Foundation, Hillary Clinton, a sponsorisé l’IPS dans les années 80 et son mari, Bill Clinton a pris pour conseillers durant son mandat deux membres éminents de l’IPS : Derek Shearer aux questions économiques et Anthony Lake à la Sûreté nationale.

Le FIAN et le Transnational Institute sont-ils une chasse gardée des USA et plus spécialement du Parti démocrate ? Avec la meilleure volonté du monde, difficile de penser autre chose. Le Parti démocrate est à nouveau au pouvoir et derrière le Président actuel, Obama, c’est le puissant clan Clinton et ses sponsors, plus puissants encore, qui sont aux commandes. Et ils sont en train de remodeler le monde en fonction de leurs intérêts économiques et politiques et dans ce dessein de séduire les masses avec des slogans « sociaux ». Tout changer pour que rien ne change.

La responsabilité sociale des scientifiques

 Peut-être que le FIAN et le Transnational Institute sont liés à ce concept. Cela ne diminue en rien la valeur documentaire de leur travail. Cette belle réalisation constituera une mine d’or pour les scientifiques, surtout s’ils veulent décrire les dysfonctionnements de notre époque. La vision effrayante qui s’en dégagera pourrait montrer clairement aux gens que le problème de la famine, de la pauvreté et de l’inégalité sociale ne peut en aucun cas être résolu dans le cadre de l’ordre social qui les a engendrées. Pour cela, il faut faire exploser cet ordre afin de pouvoir édifier sur ses ruines un système plus juste et plus humain. C’est justement aux scientifiques de le dire ; du fait de leurs connaissances et de leurs recherches, il leur en incombe une responsabilité morale. Neutralité scientifique ne signifie nullement indifférence à la société. Malheureusement les intervenants à la « conférence sur les bonnes affaires que permet la famine » ne sont pas allés si loin - ou n’ont pas osé le faire. On ne mord pas la main qui nourrit les instituts scientifiques et/ou leurs projets. À leur insu -ou pas- c’est leurs sponsors qu’ils servent, et non la science, et ceux-ci ne poursuivent pas des buts exclusivement philanthropiques. Et voilà pourquoi cette manifestation s’est achevée comme la messe dominicale «Allez en paix ».... jusqu’au buffet près de l’entrée, et jusqu’à la prochaine fois.

 

Merci à Tlaxcala
Source: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=5978
Date de parution de l'article original: 13/10/2011
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=5994

Publié dans Réflexions

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