Des limites de la démocratie ?

Publié le par jdor

Par Hervé Gindre

A ceux que le titre effraieraient, je voudrais préciser d’emblée que je ne souhaite pas le retour à un régime monarchique ou l’instauration d’un régime autoritaire ou dictatorial en France. Je constate simplement que les faits actuels, en pleine période électorale, ainsi qu’au cours des dernières années, posent un problème au cœur de la gouvernance d’un pays comme la France.

La France est un pays qui réagit et qui vit sur le mode émotionnel, de manière collective. On peut tout à fait réagir à titre individuel sur un mode raisonné, mais les décisions stratégiques de gouvernance au plus haut niveau de l’Etat sont le plus souvent prises sur une base émotionnelle, passionnelle. Les idéologies sont à ranger dans ce registre, dans la mesure où elles inspirent des passions au sens philosophique du terme.

Ainsi, parmi les grandes réformes structurantes mises en œuvre au cours des 10 ou 15 dernières années, on peut citer les 35h, le bouclier fiscal, le grand emprunt, les retouches de l’ISF, l’engagement militaire en Afghanistan, la réintégration du commandement intégré de l’OTAN. La liste n’est pas close mais on peut remarquer que toutes ces décisions, toutes ces actions ont été commandées par des réactions émotionnelles. On pourrait aussi ajouter, bien qu’il s’agisse plus d’une absence de réforme que d’une réforme en soi, l’absence de politique durable d’assainissement des comptes publics.

Aujourd’hui, nous sommes en pleine campagne électorale, la plus importante de la vie publique française en ce sens qu’elle touche les fonctions présidentielles, les plus élevées de notre pays, et qu’elle compte quasiment double en ce sens qu’il est assez inimaginable que les élections législatives qui suivront aboutissent à un résultat contraire à la présidentielle.

Quel est l’argument, non dit, sur lequel jouent un certain nombre de candidats ? La peur. La peur relève de l’instinct le plus primaire de l’Homme. Elle est donc un levier extrêmement fort et face auquel il est extrêmement difficile d’opposer un quelconque rationalisme.

La peur agitée au cours de cette campagne, c’est la peur du terroriste, la peur de la faillite, la peur de la finance, la peur de l’autre, la peur de ne pas savoir et de ne pas contrôler (avec en sous-main la peur de la manipulation par des personnes mal intentionnées, mais par qui en réalité ?). Au cours des dernières années et on peut remonter au début des années 2000 sur le sujet (au moins), la peur a été un levier très souvent utilisé par le pouvoir. La peur du pédophile, la peur du terroriste (déjà) la peur de l’islam et des musulmans (sans leur donner voix au chapitre aussi fortement et clairement qu’à leurs détracteurs), la peur de la délinquance, la peur des impôts.

Quel rapport avec la démocratie me direz-vous puisque pour le moment, à part la mention rapide du contexte électoral, la peur ce n’est pas la démocratie. Nous y voilà donc. Le lien entre la peur et les élections, c’est justement la démocratie.

La démocratie, c’est ce vieux principe qui veut que les citoyens participent à la direction du pays en votant. Cela implique donc que les candidats au pouvoir séduisent les citoyens, les électeurs. Or, quand on n’a pas d’idée de fond, quand on se sent impuissant face aux événements du monde, quand on n’a pas de projet de société susceptible de s’inscrire dans la durée, quel argument utiliser, sur quel levier peser pour obtenir les suffrages ? Les leviers les plus efficaces sont ceux permettant de créer une forme d’insécurité chez les interlocuteurs et de se poser comme solution, comme rempart à cette insécurité. C’est une technique ancienne, usée et re-usée, à tous les niveaux. Cela fait déjà quelques siècles qu’elle est connue et utilisée sciemment par des stratèges. L’Histoire nous a appris, si nous avions retenu les leçons qu’elle nous présente, que ces leviers peuvent mener aux pires conséquences. La prise de pouvoir par Hitler ou Mao, la politique menée aux USA sous Georges W. Bush, autant de faits historiques ayant abouti à des morts et des catastrophes humaines terribles.

En France aujourd’hui, la peur est un élément clé de la campagne de certains candidats, jouant notamment sur l’incapacité ou la difficulté que peuvent avoir les citoyens à ouvrir les yeux sur les faits divers sur lesquels cette peur est créée et entretenue. Donner des noms n’a pas d’intérêt. Ceux qui comprennent verront qui peut être visé.

Dès lors, la question se pose de savoir si, face à un tel niveau de campagne électorale, de gouvernance (puisque la peur se retrouve dans tellement de textes de lois récents, des lois Perben aux lois sur la récidive ou Hadopi, par exemple), nous ne touchons pas ici aux limites de la démocratie ? Si la personne élue n’a pour programme que la peur, sous une forme ou une autre, alors doit-on laisser en l’état un système qui permette de pratiquer la démagogie ou le populisme plutôt que la promotion de l’intérêt général, de l’intérêt de l’Etat, voire de l’intérêt de l’Europe pour ceux qui croient en un renouveau de cette idée, sans me prononcer à ce sujet ?

La réponse peut tenir en plusieurs points, pas forcément efficaces, pas forcément « démocratiques ». En effet, on pourrait interdire les propositions démagogiques ou populistes, mais avec quelle institution, quelle entité pour juger ce qui est démagogique ou populiste ? On pourrait aussi limiter le droit de vote aux seules personnes dont on pourrait penser qu’elles sont les plus aptes à s’exprimer de manière réfléchie et imperméable au populisme, mais on sait en même temps que cela pourrait aussi mener à des politiques sectorielles ou une exacerbation du populisme…

Non, décidément, réglementer sur la question est vain et inutile. La meilleure réponse me semble tenir dans le sens de la responsabilité des candidats, des politiques. A défaut, nous nous enfoncerons collectivement dans les problèmes, avec l’illusion de nous en sortir à court terme peut-être. Et puis, le jour venu, le choix n’existera plus et soit notre société fera montre de sa capacité à se rebeller, éventuellement violemment, comme elle l’a fait en de nombreuses occasion dans son histoire, soit la France coulera, plus ou moins lentement mais sûrement.

Mais il faut être conscient d’une chose : le sens des responsabilités des politiques ne sera jamais autant développé que quand les électeurs l’exigeront et se comporteront eux-mêmes de manière responsable. Pour cela, l’éducation et la culture, qui sont les bases nécessaires mais non suffisantes pour une réflexion et une prise de conscience de l’intérêt collectif, doivent être entretenues et développées.

 

Publié dans Réflexions

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