Élection française : anticipations pour une discussion après le deuxième tour

Publié le par jdor

Par Antonio Negri

Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia

Edité par  Fausto Giudice فاوستو جيوديشي

aut_2080.jpgFixons, avant tout, quelques éléments de base pas complètement inutiles pour commencer à évaluer ce premier tour de l'élection présidentielle en France. Etant donné le caractère quasi proportionnel du premier tour, les rapports entre les forces politiques apparaissent plus clairement qu'au second tour, majoritaire, entre les deux candidats prédominants. D'autant plus que l'absentéisme a été moins important que prévu.

Maintenant, ce sont les 20% de Marine Le Pen qui frappent, ou mieux, qui représentent l'élément le plus dramatique et probablement transformateur (des structures constitutionnelles françaises), étant donné que ce résultat se répercutera bientôt (dans les prochaines années) aux élections législatives et les administratives. Pour le moment, il ne semble pas que le Front National veuille négocier avec Sarkozy :  une recomposition aura lieu à droite, tôt ou tard, mais d'après les Le Pen – père et fille -, celle-ci devra se faire à leurs conditions. Soyons clairs : l'affirmation frontiste n'a pas été simplement le fait des « petits blancs », réactionnaires et racistes - mais elle commence désormais à représenter des larges strates d'une droite non gaulliste, simplement libérale, nationaliste et antieuropéiste. Celle-ci ne représente plus une France périphérique, qui se situe dans le monde rural, autour des villes et dans les villes moyennes désindustrialisées, mais elle a produit une percée au coeur du pouvoir.

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A la lumière de ces considérations, il semble donc que le temps long des lignes hégémoniques (en l'espèce du néolibéralisme) soit en train de s'interrompre ; le temps bref des intérêts immédiats entre à nouveau en conflit avec celui-ci, et les langages, les mots d'ordre et, par conséquence, les comportements sociaux commencent à redevenir explicites, combatifs, antagonistes et à poser des thèmes et des problèmes de pouvoir. Mon impression est que, à la fois la baisse de l'abstentionnisme annoncé et la défaite des mouvements aux objectifs partiels (en particulier l'élimination des Verts) dépendent de la réapparition du conflit politique autour de thèmes généraux : quelles sont les perspectives qui, dans la crise, se présentent et quel modèle social est en train de s'organiser en Europe.

L'Europe : voilà le thème fondamental de ce premier tour. Quelle énorme distance depuis l'époque où l'extrême droite et l'extrême gauche ensemble avaient exprimé leur non au traité de Lisbonne – maintenant ce non est répété seulement par l'extrême droite et met les forces gaullistes dans l'embarras, tandis que l'extrême gauche converge vers Hollande en assumant un programme européen, enfin rénové en termes socialistes. Mais cela est-il suffisant pour nous garantir un renouvellement du processus de l'unité européenne ?

Hollande a présenté un programme dans lequel des éléments particulièrement incisifs étaient proposés dans la lutte contre la crise et les actuelles politiques libérales et dépressives de l'Union. En ce qui concerne la politique intérieure, le point central de la proposition socialiste touche à la taxation des grands patrimoines ; en ce qui concerne l'Union, les socialistes demandent une révision des critères du Pacte budgétaire (Fiscal Compact), un accord sur les Euro-obligations et une promotion du développement économique de la part de l'Union qui soit centrée sur le maintien du Welfare State.  Il est évidemment très difficile que cette politique puisse passer au niveau européen, mais il est vrai que désormais cette politique rencontre une opinion publique toujours moins disponible à la destruction du système Euro et à la dissolution de l'Eurozone. « Rares sont ceux qui pensent que la réintroduction d'une flexibilité des taux de change serait utile et beaucoup continuent à croire que des dévaluations dans l'Eurozone ne feraient qu'augmenter l'inflation » (Martin Wolf). Toujours dans l'arsenal socialiste, une forte attention semble émerger à la défense contre la prédominance des « marchés financiers », et donc à l'élaboration d'armes qui en atténuent la capacité d'attaque (régulation et contrôle par rapport aux « paradis fiscaux », aux agences d'évaluation, taxation des transactions, etc.). Il est clair que tout ceci pourrait avoir des conséquences hostiles aux politiques américaines envers l'Europe – toujours plus malveillantes – mais cela commence à devenir important, surtout si les Pays-Bas rejoindront la Grande-Bretagne dans l'opposition à l'Union.

Il est clair que la social-démocratie européenne (et Hollande avec elle) ne réussira probablement pas à pratiquer ces lignes politiques, même si une « grande coalition » peut peut-être s'établir après les prochaines élections en Allemagne. Que peut faire l'extrême gauche française, réorganisée autour de Mélenchon, dans ces conditions ? Pour le moment, Mélenchon ne peut faire autre chose que voter en faveur de Hollande. Et après, que se passera-t-il ? Mélenchon a promis de ne pas rentrer dans le gouvernement de Hollande, si celui-ci gagne. Cette décision semble sage. Il faut toutefois rappeler que dans la coalition que Mélenchon a construit il y a aussi, comme force non secondaire, le Pcf… et l'on connaît la force d'attraction du gouvernement sur les vieux et nouveaux communistes ! En outre, dans le programme de Mélenchon, il n'existe pas d'indications adéquates par rapport aux demandes, aux claims, des nouveaux sujets sociaux du prolétariat cognitif : en particulier, on ne parle pas, pas même allusivement, du revenu de citoyenneté garanti, et on n'affronte guère de manière radicale les questions liées au contrôle et à la gestion d'un Welfare « commun ». Au cas où Mélenchon ne rentrerait pas au gouvernement, nous ne pouvons prévoir donc rien d'autre qu'une tentative de sa part de radicaliser et rendre plus extrêmes les propositions de Hollande, en plus de les critiquer ponctuellement. Pauvre destin, si les choses iront vraiment en ces termes. Pauvre destin aussi dans le cas où – et nous le souhaitons fortement – cette relative impuissance ne poussera pas Mélenchon à reprendre cette démagogie antieuropéenne qui avait parfois apparu, plus que dans ses positions, dans celles de certains de ses soutiens.

Il est clair que dans cette situation, en supposant la victoire de Hollande dans quelques jours, ce qui se passera en France sera déterminant non seulement pour celle-ci mais pour l'Europe. Il nous semble, à nous, qu'autour de cette expérience pourront se mesurer pas simplement des programmes de refondation de l'Europe, mais surtout de nouvelles expériences de confrontation et de lutte entre la social-démocratie au gouvernement et les formations de l'extrême gauche sociale, extra-gouvernementales. Sera-t-il possible, à travers l'action sociale continue des mouvements, à travers une recomposition des mouvements au niveau européen, d'introduire de nouveaux motifs « communs » dans la gouvernance que les sociaux-démocrates se préparent à assumer au niveau européen ? Les doutes sont aussi forts que l'espérance. Dans tous les cas, c'est seulement si l'on réussira à organiser, même en France, des mouvements sociaux en dehors des échéances électorales, sans illusions envers ce que les gouvernements peuvent faire – c'est seulement dans ce cas-ci, que même la victoire de Hollande pourra être bienvenue. Beaucoup d'expériences, qui se sont désormais développées au niveau mondial, nous montrent que c'est seulement si les mouvements restent étrangers aux gouvernements, à leurs – parfois nécessaires, parfois volontaires – médiations dans les instances européennes, qu'ils peuvent être efficaces en termes de réinvention programmatique et politique dans la direction du « commun ». Nous attendons cette décision, même de la part des forces qui ont soutenu Mélenchon et de Mélenchon lui-même.

N'oublions pas, de toute manière, que le succès du FN au premier tour construit un obstacle sérieux à toute tentative de proposer un renouvellement démocratique de l'Union. N'oublions pas non plus qu'un FN aussi fort constituera un élément d'attraction forte pour toutes les structures fascisantes identitaires et réactionnaires en Europe. Il faudra désormais être vigilant et être prêt à s'opposer à toute provocation des droites européennes. Cela dit sans aucun fétichisme antifasciste mais simplement avec la conscience qu'il s'agit de forces dangereuses et perverses.

Merci à Savoirs communs
Source: http://uninomade.org/elezioni-francesi/
Date de parution de l'article original: 26/04/2012

URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=7216

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