Et si nous sondions les sondages ?

Publié le par jdor

Par Gaylor Richardeau

Nous vivons à une époque où tout sujet, du plus futile au plus important, fait l’objet d’un sondage : « Quel est le type d’hommes des Françaises ? », « Faut-il demeurer en Afghanistan ? », « Seriez-vous prêt à élever des vaches sur les plateaux du Cantal ? », « Le statut pénal du Président de la République doit-il être réformé ? ». Bref, autant de questions différentes auxquelles on entend apporter des réponses par la méthode du sondage.

Évoquer ce thème au beau milieu d’une élection présidentielle acquiert en outre une valeur ajoutée dans la mesure où depuis plusieurs mois et chaque jour que Dieu fait nous sommes assaillis de résultats de sondages portant sur les candidats à l’élection et à leurs potentialités à en sortir vainqueurs.

Les interrogations que je souhaiterais développer ici sont les suivantes :

- Qu’est-ce qu’un sondage ? Pourquoi ? Comment ?

- Quelle crédibilité doit on accorder aux sondages ?

- En quoi les sondages peuvent-ils modifier la réalité ?

Le sondage : du marketing à la politique

Le sondage : Marketing politique

Lorsque l’on prend le soin d’ouvrir l’encyclopédie, on se rend compte que le terme peut revêtir des significations différentes et être appliqué à des domaines tout aussi variés. Nous les éliminerons toutes pour n’en retenir qu’une, celle du sondage d’opinion appliqué à la politique.

Le sondage, tel que nous l’envisageons ici est :

- L’action de sonder une population, de l’interroger pour connaître ses opinions.

Les premiers a avoir usité du sondage sont les Etats-Unis, et plus précisément les entreprises désireuses d’utiliser les sondages afin de connaître les attentes des consommateurs et d’accroître ainsi leurs marchés et bénéfices. Dans son acception première, le sondage est donc un pur outil marketing. C’est en 1936 que sera créé par le journaliste GH Gallup, le premier institut de sondage américain, en vue de l’élection présidentielle.

En France, le premier sondage d’opinion appliqué à la politique est apparu en Octobre 1938 avec la création de l’IFOP (Institut Français de l’Opinion Publique), et cette première question posée « Faut-il mourir pour Danzig ? »

A la fin des années 1960, parallèlement à l’essor de la communication politique, et des médias, les sondages vont prendre une place considérable.

Une loi du 19 Juillet 1977, modifiée en 2002, est votée afin d’encadrer la fabrication et la diffusion des sondages en période électorale. Dans un souci de protéger la libre détermination de l’électeur, tout sondage est interdit un jour avant l’élection. Une Commission des Sondages veille au respect de cette norme.

Deux remarques : que vaut encore cette interdiction alors que les sondages ont pullulé les jours voire les mois précédents ? En quoi le sondage de l’avant-veille est-il moins soupçonnable que celui de la veille ? Les « dégâts » sur la liberté de réfléchir et de se déterminer par soi-même ont déjà été bien entachés… « Les sondages sont du prêt à penser, ils sont l’ennemi de la réflexion »

Seconde remarque, cette loi ne s’applique que sur le territoire Français et n’interdit donc pas la fabrication et la diffusion de sondages le jour même de l’élection, que le développement des nouvelles technologies permet ensuite aisément de propager.

Ceci étant dit, les sondages sont le fait d’Instituts de Sondages, qui sont-ils ?

Les grands instituts de sondage français

Première observation, l’institut de sondage est une société de droit privé, ce qui en principe la garantit de toute immixtion de la sphère publique.

Second constat, le terme d’institut est devenu peu approprié en l’espèce dans la mesure où comme le rappelle Pierre Weill, (Pdg de SOFRES France et Dg de ITNS), « Le terme institut est devenu obsolète pour caractériser ce métier. Le terme institut en rappelle les origines, avec un côté universitaire et sociologique, alors que la réalité actuelle est celle des entreprises et du business ».

Enseignement essentiel que ce dernier point, les instituts de sondages sont en fait des entreprises qui, à ce titre, recherchent plus le profit que la sociologie… S’insinue dès lors un premier doute quant à leur impartialité, sujet sur lequel nous reviendrons ultérieurement.

En France en peut citer pour les principaux :

- IFOP

- TNS SOFRES

- IPSOS

- BVA

- Médiamétrie

- CSA

- Louis Harris 2

Les commanditaires des sondages d’opinion

Qui est à l’origine d’un sondage d’opinions ? Quels sont les commanditaires des sondages d’opinion ?

Les plus importants demandeurs de sondages sont les médias, partant du principe que cela plaît au lecteur, auditeur, téléspectateur, lesquels apprécieraient de pouvoir évaluer l’opinion de ses concitoyens, et de pouvoir se situer lui-même par rapport à l’opinion générale.

Un autre commanditaire de poids est l’Etat lui-même. Depuis 2007, la gourmandise de l’Elysée pour les sondages n’a eu de cesse de croître, parfois même en prenant quelques petites largesses avec les règles du service public en matière de mise en concurrence…

Penser qu’une loi peut découler des résultats d’un sondage d’opinion me laisse un goût amer… Petite question : qui paie au final la note ? Le contribuable ?

Les partis politiques, et les élus sont aussi de ceux qui commandent des sondages.

Méthodologie du sondage d’opinion

Comment sonder une opinion, non pas individuelle mais collective, puisque censée représenter l’avis de l’ensemble d’une population ?

Rien ne me paraît plus hasardeux qu’une telle entreprise, quand on sait la diversité sociologique, culturelle, économique, sociale de la société française. D’autant plus qu’aujourd’hui, on ne peut plus décemment parler de classes sociales comme cela était encore possible il y a quelques années. Et admettons que l’on puisse encore parler de classes sociales, quelle unité au sein d’une même classe ? Aucune.

Mais les Instituts ont pourtant mis en place une méthode pour aller chercher cette fameuse opinion publique, le graal…

Il y aurait même plusieurs méthodes : celle du sondage aléatoire reposant sur des équations mathématiques compliquées avec une marge d’erreurs de 3% ; le sondage stratifié qui consiste à diviser la population en plusieurs groupes et prendre un échantillon dans chaque groupe ; et le sondage selon la méthode des quotas, le plus souvent pratiqué.

Le sondage des quotas, consiste à interroger une frange de population dite représentative. Cela postule une corrélation entre certains caractères de la population. Le postulat me paraît bien friable au regard des observations faites sur la diversité de notre société…

Pour former un échantillon dit représentatif, on retient souvent les caractères de l’âge, du sexe, de la profession et de la région. L’échantillon peut porter sur une quantité diverse, le plus souvent mille personnes. Une fois cet embryon de représentation nationale établi, on procède par voie téléphonique et anonyme. Les résultats de l’enquête sont supposés refléter l’opinion publique… La méthode des quotas n’étant pas basée sur une théorie statistique, ne permet pas de calculer une marge d’erreur, laquelle existe bel et bien.

La crédibilité des sondages d’opinion

Les critiques adressées aux sondages d’opinion sont presque aussi anciennes que les sondages eux-mêmes. Dès 1948, elles émergent, et en 1973 dans un article des Temps Modernes, Pierre BOURDIEU écrivait : « L’opinion publique n’existe pas ». L’opinion publique est un concept, une abstraction, qui autorise à généraliser là où, au contraire, il faudrait individualiser. L’opinion publique, c’est le « on », indéfini et indéfinissable.

Les sondages ont surtout perdu de leur superbe au soir du 21 Avril 2002, dans la mesure où ils avaient étaient incapables de prévoir la présence de Jean Marie Le Pen au second tour !

Il est intéressant de noter que les taux d’abstention aux différentes élections y compris présidentielles, sont de plus en plus élevés. Les sondages, en donnant involontairement le sentiment que les jeux sont faits, ne favorisent-ils pas l’abstention ? Je pose juste la question…

Quelle est réellement l’impartialité des sondeurs ? Cette interrogation mérite d’être soulevée dans la mesure où les entreprises de sondages sont détenues par de grands groupes financiers proches des hommes politiques…

Le principal doute sur la crédibilité des sondages vient à mon sens des limites des méthodes utilisées, le fameux échantillon représentatif sondé par téléphone.

Nous avons précédemment démontré la quasi impossibilité de prétendre à une quelconque représentativité d’une frange de la population au regard de la diversité croissante de celle-ci. Maurice, 50 ans, ouvrier chez Renault, ne votera peut-être pas comme René, du même âge et ouvrier également, mais peut-être comme Martine, 25 ans, étudiante en droit…

Il apparaît en outre que 50% des sondés ne peuvent l’être faute de posséder un téléphone portable, ou d’être présents à l’heure d’appel. Et lorsque la personne répond, qu’est-ce qui garanti la sincérité de ses réponses ? Combien de personnes sondées avoueront, même sous le sceau de l’anonymat, voter pour le Front National ?

La représentativité réduite à portion congrue…

Ainsi, l’insuffisance d’individus d’un échantillon ne peut garantir la véracité des résultats. L’idéal selon E. JEANNE serait de « sonder le maximum de personnes pour apporter la meilleure qualité et donc de réduire les marges d’erreur ».

Contre exemple de cette assertion le sondage du Literary Digest en 1936 aux Etats-Unis pour la Présidentielle. Pas moins de 2 000 000 de citoyens interrogés par courriers retournés, donnaient gagnant le candidat Républicain à 57%, c’est le président sortant, ROOSEVELT qui a été réélu.

Invitons derechef les instituts de sondages à revoir leurs méthodes…

Nous avons pu constater qu’il est stupide sinon dangereux de prendre pour argent comptant les résultats des sondages. Ils sont à envisager comme un outil de réflexion parmi d’autres mais jamais ne doivent se substituer à la réflexion personnelle. Un vote se fait en considération de convictions, d’attachement à certaines valeurs, des programmes des candidats. Un vote n’est pas un pourcentage, un vote c’est un choix de citoyen libre face à sa conscience.

 

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