Événements de Victoriaville : stratégies de la police et des casseurs

Publié le par jdor

Par Yves Claudé - Sociologue
Tribune libre de Vigile - lundi 7 mai 2012      

Après les événements dramatiques de ce vendredi 4 mai à Victoriaville, nombre de questions se posent, notamment sur les responsabilités et stratégies des différents acteurs. À défaut d’informations complètes et validées, on peut quand même tenter quelques explications ou hypothèses.

Du fait d’une stratégie délibérée de fermeture et de provocations manifestement gagnante sur le plan électoral, le gouvernement Charest a une responsabilité morale et politique dans la tournure tragique des événements de Victoriaville, ainsi que dans les nombreux dérapages antérieurs. Malgré l’indépendance de principe des forces policières, peut-on exclure des interventions politiques et stratégiques de la part du gouvernement Charest à leur endroit ? À défaut d’être en mesure de répondre à cette question, il importe cependant d’examiner les responsabilités directes des acteurs en présence.

Il était évident que le congrès du PLQ, déplacé de Montréal à Victoriaville, serait l’objet de mesures et de stratégies de protection exceptionnelles. La majorité des membres du gouvernement étant sur place, il fallait même s’attendre à ce qu’il soit légitimement fait usage d’armes à feu si leur sécurité physique était directement menacée. C’est pourquoi, la fameuse barrière métallique, facilement renversée, ne pouvait avoir qu’un caractère symbolique. Certains avancent l’hypothèse selon laquelle la fragilité de cette ligne de défense faisait partie d’une stratégie de “provocation” de la part de la police. Si cette hypothèse est valide, cela suppose, sinon une coordination, du moins une collaboration implicite de la part des casseurs dans cette stratégie. Ceux-ci, pas plus que la police, ne rendent publiques leurs stratégies. Mais certains éléments se diffusent malgré tout, voir par exemple (NB : le contenu pourrait disparaître rapidement du net) : http://moutonmarron.blogspot.ca/201...

L’interprétation des témoignages

Le fait d’être à un endroit précis d’une manifestation ne permet pas d’avoir une vue d’ensemble sur celle-ci, et encore moins de comprendre les stratégies antérieurement planifiées puis mises en œuvre sur le terrain de l’action, c’est pourquoi il faut se garder de tirer des conclusions à partir d’un seul témoignage : c’est ce type d’interprétation très partielle qui se répand sur internet, avec déformation des faits, ces déformations se propageant ensuite sous forme de rumeurs.

De plus, certains manifestants, pourtant pris en otages et utilisés comme boucliers humains par les casseurs, semblent atteints d’une sorte de syndrome de Stockholm, qui fait qu’ils se portent à la défense de ceux qui ont pourtant mis, cyniquement et délibérément, leur intégrité physique en péril. Pourquoi les casseurs n’organisent-ils pas leurs propres actions, sans boucliers humains ? Poser la question … c’est sans doute y répondre !

Stratégies de la police et stratégies des casseurs

On peut constater que les forces policières ont une vue d’ensemble, en temps réel, avec un hélicoptère et un système de communication et de commandement. La police a aussi divers services d’enquête et d’infiltration : elle est informée en bonne partie des projets, organisations et stratégies des casseurs, et elle peut tenter de les neutraliser avant le fait (arrestations avant les manifestations d’individus porteurs de projectiles, etc.), ou les laisser délibérément agir, voire même susciter des actions provocatrices (cf le Groupe Germinal), ou bien planifier l’action de ses propres casseurs (cf. Montebello, le G-20, etc.).

En ce qui concerne les enquêtes des services policiers, des ressources considérables sont mises en œuvre, avec une concertation des différentes unités : il s’agit des agences fédérales (SCRS, etc.), de la Sûreté du Québec, et de l’Escouade GAMMA (Guet des activités des mouvements marginaux et anarchistes) créée en 2011 au sein du SPVM. 

Le Journal de Montréal (« Printemps Québécois - Les groupes anarchistes surveillés de près », 6 mai 2012) indique que « des spécialistes du Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS) surveillent de très près ce qu’ils appellent eux-mêmes le « printemps québécois » », et que le SCRS, présent lors des événements de Victoriaville, « aurait à l’œil certains groupes d’anarchistes et des militants plus extrémistes qui prennent part » aux manifestations. Selon l’ex-directeur des services d’urgence de la Sûreté du Québec, « On a réellement eu affaire [à Victoriaville] à un groupe très bien organisé, qui s’était très bien préparé et qui avait un plan bien précis » (Journal de Montréal, 6 mai 2012).

Avant de décrire les casseurs comme des “bons samaritains”, il n’est donc pas inutile de s’informer sur leurs stratégies. Celles-ci sont assez répétitives, même si les éléments stratégiques précis demeurent secrets, en dehors de toute perspective démocratique. Cependant, avec le temps, les stratégies des casseurs à l’emploi de la police finissent par être dévoilées, tout comme celles des provocateurs bénévoles au service du pouvoir. Par ailleurs, comme dans le cas du comité occulte d’organisation de la manifestation antipolicière du 15 mars 2010 qui mettait ses documents “secrets” sur internet, il est souvent possible d’avoir une idée de ce qui se prépare, en consultant Facebook (informations sur les actions et listes de manifestants … offertes aux services policiers sur les pages des événements … !) ou d’autres sites.

Conclusion

Le fait que l’idéologie des casseurs et l’utilisation de manifestants pacifiques comme boucliers humains soit à la mode dans certains milieux, cela a des explications sociologiques : radicalisation reliée au risque de déclassement pour une partie de la petite-bourgeoisie qui n’aura pas accès au même statut socioéconomique que la génération précédente, etc... Mais cette idéologie et ces stratégies n’ont aucune justification sur le plan moral et politique.

Il devient donc de plus en plus nécessaire de protéger les manifestations contre les casseurs. C’est ce que les manifestants de ce samedi 5 mai à Victoriaville se sont employés à faire en neutralisant les individus masqués, bien déterminés à ne pas être victimes des mêmes exactions que celles qui ont été perpétrées la veille, dans un contexte où il est possible que les casseurs, tout en provoquant la répression policière, aient atteint physiquement non seulement des policiers, mais aussi des manifestants, avec leurs projectiles potentiellement mortels. C’est d’ailleurs ce qui s’était produit lors du “Carnaval antipolicier” du 15 mars 2011 sur la rue St-Denis à Montréal, lorsqu’une manifestante avait reçu en plein visage une bouteille lancée par un casseur.

Pour conclure, et quitte à me répéter… Il ne suffit pas de dénoncer la répression policière, mais il faut aussi mettre fin, à celle, plus insidieuse, des casseurs ! Cela me paraît d’autant plus important que, s’il advenait que les étudiants se soient “fait passer un sapin” avec l’“entente” survenue entre le gouvernement et leurs associations, la mobilisation serait loin d’être terminée, et le climat encore plus tendu !

Yves Claudé

Source : http://www.vigile.net/Evenements-de-Victoriaville

Publié dans Réflexions

Commenter cet article