Fort Ticonderoga (Carillon) et fort William Henry

Publié le par jdor

Par Marie-Hélène Morot-Sir

Le 17 mai 1756, l’Angleterre, après s’être rapprochée très diplomatiquement de la Prusse, déclarait la guerre à la France, son ennemi depuis deux siècles, alliée elle-même de l’Autriche !

L’idée de William Pitt de s’emparer de la Nouvelle France, se révéla bonne, mais cependant, comme tout un chacun put l’observer, on vit, quelques années plus tard, les treize colonies britanniques détenir la palme historique de la désunion, et l’Angleterre perdre à son tour ses colonies américaines.

250px-Portrait of MontcalmC’est à peu près à ce moment-là, au printemps de l’année 1756, que le Marquis de Montcalm, envoyé par le Roi de France, arriva dans la colonie.

Aristocrate distingué, il avait alors quarante-quatre ans, c’était un soldat de métier ayant combattu aux quatre coins de l’Europe, entre autres pendant la guerre de succession d’Autriche… Mais jusque-là, malgré sa grande valeur et son courage d’officier, il avait malheureusement toujours perdu au cours des différences batailles qu’il avait menées, ce qui n’était sans doute pas d’un très bon augure pour la Nouvelle France…

Louis Joseph de Montcalm, marquis de Saint Véran était né à Nîmes en février 1712. Il s’embarqua à Brest au printemps 1756 avec le colonel de Bougainville, le chevalier de Lévis et son second, le colonel François Charles de Bourlamaque, faisant partie de son état-major, afin d’aller diriger les forces armées en Nouvelle France, sous les ordres du gouverneur général, Pierre de Rigaud de Vaudreuil.

Louis de Montcalm n’était pas un homme très grand, il était assez rond, mais d’un tempérament extrêmement vif, il était vaniteux, enclin à n’en faire qu’à sa tête, critiquant systématiquement tout ce qui n’était pas conforme à ses idées préconçues, ainsi que tous ceux qui ne l’approuvaient pas entièrement.

De très petite taille, il étonna considérablement les Amérindiens par son physique : “ Nous avons voulu voir cet homme envoyé par le grand Onontio pour piétiner l’Anglais sous ses pieds, nous avons pensé que nous devions le trouver si grand que sa tête serait perdue dans les nuages, mais vous êtes un petit homme, mon père ! Cependant lorsque nous regardons vos yeux nous y voyons la grandeur du Pin et le feu de l’aigle. ” S’exclama un Michillimackinac en s’adressant à Montcalm, au cours du mois de juillet 1757.

Entre ces deux hommes, le Gouverneur de la Nouvelle France, Pierre Rigault de Vaudreuil et le marquis Louis Joseph de Montcalm il y eut très vite une forte mésentente.

Montcalm était habitué à combattre à l’européenne et il dénigrait systématiquement la façon de procéder des Canadiens Français, les jugeant peu disciplinés, du fait qu’ils avaient appris à se battre à travers les bois, à la manière de leurs alliés Amérindiens.

Il n’essaya jamais de les écouter ce qui est regrettable car c’est justement cette technique-là, qui avait permis aux Français et cela jusqu’à présent, de vaincre tous les assaillants formés aux combats à l’européenne. Ces derniers, entraînés dans une bataille dont ils ne déterminaient ni ne comprenaient les règles, en étaient fortement surpris, puis terriblement inquiets, et en définitive s’en trouvaient totalement   déstabilisés.

Montcalm, grand général envoyé par la Métropole, se jugea le meilleur par rapport aux Canadiens Français qu’il méprisait ostensiblement, et ainsi, il accorda sans doute, beaucoup plus d’importance à la façon de faire la guerre, qu’à la gagner.

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Le fort William Henry, situé sur le lac George dans la province de New York, subit une importante défaite durant l’attaque française sous les ordres de Montcalm entre le  trois et le six août 1757.

Les Français partent du Fort Ticonderoga (Carillon) avec au total six mille soldats et miliciens canadiens, mille six cents Amérindiens, trente-six canons et quatre mortiers. L’artillerie ne cesse d’avancer, construisant un chemin et toute une série de tranchées. Montcalm positionne les alliés Amérindiens, met des tireurs embusqués entre ce fort et le fort Edward fermant totalement cette voie de communication, existant entre les deux forts anglais.

Le lieutenant George Monroe, avec une garnison de 2372 hommes, enfermé dans les murs est en très mauvaise position, il envoie messagers sur messagers à Fort Edward pour recevoir de l’aide, mais ils se font intercepter par les Amérindiens alliés des Français, et aucun n’arrive à destination.

C’est alors que toute résistance devenue inutile, Montcalm dépêche son aide de camp, le capitaine Bougainville, pour entamer le processus de reddition. Les termes en sont généreux, permettant à la garnison d’avoir les honneurs de la guerre, et ainsi de ne pas être humiliée. Elle pourra en effet quitter le fort “ en formation de parade avec les couleurs de son régiment déployées. 

La seule condition demandée par le Français est que Monroe et ses hommes ne prennent plus part à un combat contre les Français eux-mêmes, pendant une période de dix-huit mois. Mais cette promesse ne sera jamais tenue par la suite par les Anglais !

Les Français empêcheront à deux reprises les Amérindiens de massacrer le restant de la garnison, de les manger ou de les brûler selon leurs habitudes ancestrales qui avaient cours après chaque victoire. Malgré cette interdiction, ils arriveront à commettre quelques gestes irréparables mais les Français mettront tout en œuvre auprès de leurs alliés sauvages pour nettement les limiter. Les Anglais reprocheront aux Français ces exactions commises par les Amérindiens principalement le long du chemin pendant qu’ils rejoignaient le fort Edward, et les Amérindiens ne seront pas contents eux non plus, car ils reprocheront aux Français de ne pas leur avoir laissé investir le fort W. Henry après leur victoire, comme ils le leur avaient promis… Effectivement, avant de quitter le Fort, après la reddition des Anglais, Montcalm, pour plus de sûreté, le brûla et retourna au Fort Ticonderoga (Carillon).

Après la prise de fort W. Henry par les Français, le moral des Anglais était au plus mal, l’ennemi s’était fait asséner un grand coup ! Ce coup était d’autant plus rude que les Anglais étaient persuadés que les Français n’allaient pas en rester là, et allaient s’emparer de Fort Edward situé à seulement 16 milles de là, puis ils continueraient sans aucun doute possible sur cette belle lancée, et ce serait sans doute le tour de Fort Albany… Malheureusement, Montcalm, refusa pourtant, tout net d’y aller, alors qu’après cette victoire, la prise des autres forts apparaissait effectivement pour acquise, même aux yeux des Anglais !

Montcalm prétendit que la route pour s’y rendre était en trop mauvais état pour faire passer l’artillerie lourde, que la consommation des provisions de bouche serait trop considérable et en plus qu’il lui fallait aussi renvoyer les miliciens canadiens pour faire leurs récoltes... Et tant d’autres excuses peu sérieuses du même ordre, qui rendirent le gouverneur Général Pierre de Rigaud de Vaudreuil réellement furieux, au point qu’il en informa le ministre de la guerre François Bigot. De nombreux officiers supérieurs ne comprirent pas, eux non plus, l’attitude de Montcalm !

Pendant ce temps, ce dernier était très satisfait de sa propre conduite, c’est ainsi que dans la dépêche qu’il fit parvenir de son côté au ministre, il s’envoie d’extraordinaires louanges en racontant la prise du Fort, et sollicite même une promotion au grade de lieutenant général.

Il y avait, c’est certain, un grand contraste entre les deux hommes. Le Gouverneur de Vaudreuil, Canadien de naissance, était un homme de haute taille, ses manières étaient courtoises et affables, il avait toujours à cœur l’intérêt réel de la population qu’il gouvernait. Il ne s’intéressait qu’aux coloniaux, pour lui les troupes régulières françaises étaient là pour protéger la Nouvelle France contre les attaques anglaises.

Il privilégiait les tactiques qui avaient toujours amené à la victoire, celles que les Canadiens Français avaient apprises avec leurs alliés Amérindiens, plutôt que la guerre trop organisée, à l’européenne.

Pour les Canadiens, il s’agissait de couper les communications des adversaires, de multiplier les attaques surprises par des raids, de détruire les dépôts de munitions et enfin de finir par désorganiser l’ennemi totalement abasourdi et confondu de toutes ces  diverse manœuvres aussi rapides qu’efficaces, aussi multiples que variées !

Montcalm affirmait que, pour lui, seule était valable la stratégie défensive contre les troupes régulières anglaises, il n’avait que mépris pour ce qu’il appelait la “ petite guerre ”, il soutenait que la tactique européenne était la seule manière sensée de faire la guerre.

Il avait la plus profonde antipathie pour Vaudreuil et d’ailleurs pour tout ce qui était Canadien en général, car d’après lui la milice canadienne n’était composée que d’un ramassis d’indisciplinés, avec une valeur  proche du zéro !

Evidemment, avec cet esprit-là, il méprisait bien entendu aussi les Amérindiens, il affirmait que la seule chose qu’on pouvait en dire, est qu’il valait mieux les avoir avec soi que contre soi ! Il se prévalait orgueilleusement que les Amérindiens lui vouaient admiration et affection et il allait même jusqu’à dire – et sans rire - que cela en rendait Vaudreuil jaloux et envieux ! 

Le plus tragique est qu’il envoyait courriers sur courriers au ministre de la guerre, dénonçant mille erreurs imputables, d’après lui, au seul au Gouverneur Vaudreuil, expliquant avec un pessimisme exagéré que dans de telles conditions, la défaite, face aux Anglais, était non seulement plus que certaine, elle était même prévue d’avance.

Fort_Ticonderoga-_Ticonderoga-_NY.jpgFort Ticonderoga également appelé Carillon, était situé au sud du lac Champlain.

Depuis 1750, de petites fortifications de palissades avaient déjà été élevées à cet endroit particulièrement stratégique, il pouvait contrôler un point de portage sur plus de six kilomètres sur la rivière de la Chute, entre le lac Georges et le lac Champlain.  Ce petit fortin avait été appelé fort Vaudreuil, du nom du gouverneur actuel de la Nouvelle France, Pierre Rigaud de Vaudreuil. Puis quelques années plus tard, en 1755 les Français aménagèrent une construction solide sous la direction du marquis Michel Chartier de Lotbinière, cousin de Vaudreuil. Le fort était entouré d’eau et de marécages sur trois côtés il était puissamment fortifié par de hauts retranchements.

Le huit juillet 1758, à peine trois mille six cents hommes y compris quatre cents Canadiens de Lévis auxquels il faut rajouter plus de trois cents Abénaquis, résistèrent à l’assaut de James Abercomby, avec ses seize mille hommes dont six mille tuniques rouges et dix mille provinciaux. L’incompétent général anglais avait surestimé leur nombre par rapport à celui terriblement inférieur des Français à l’intérieur du fort.

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Les Anglais durent se retirer vers le lac George, appelé autrefois Saint Sacrement, abandonnant leurs armes, les munitions et tous leurs blessés. Abercomby sera relevé de ses fonctions, il sera rappelé en Angleterre et il sera remplacé par le général Jeffrey Amherst.

Bougainville est envoyé en France en 1758, afin de demander des renforts au ministre de la guerre, Monsieur Berryer, duc de Choiseul. Mais pris dans la tourmente des guerres européennes, celui-ci lui répondit : « Quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries ! » Néanmoins, après cette réponse peu encourageante, Bougainville revient à La Nouvelle France avec vingt navires et quatre cents habitants supplémentaires en mai 1759 juste avant l’affrontement final.

Cependant, l’été suivant, le 21 juillet 1759, la garnison française de fort Ticonderoga ou Carillon, sous le commandement de François Charles de Bourlemaque, se retirera tout entière pour aller participer à la défense de Québec, avant même que les Anglais ne l’attaquent à nouveau, le général Jeffrey Amherst en profitera pour occuper enfin le fort où ce qu’il en restait, en effet les Français l’avaient largement fait sauter avant de le quitter !

C’est un siècle plus tard presque jour pour jour que le peuple québécois se donnera un drapeau, il sera dessiné à partir de la bannière  arborée par la milice canadienne, le jour de la bataille de Carillon, croix blanche sur fond d’azur, comprenant quatre fleurs de lys à ses extrémités.

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Ce drapeau du Québec sera dressé en haut du Parlement du Québec pour la première fois, le 21 janvier 1848.

Tous les pavillons de la marine française arboraient des croix blanches sur fond d’azur, ainsi que le drapeau du navire de Samuel de Champlain. 

Un des premiers drapeaux à croix blanche sur fond bleu, parsemé de fleurs de lys a été celui du régiment des Gardes françaises en 1563.

A la bataille de Carillon, outre la bannière de Carillon, les régiments présents étaient le Royal Roussillon, Languedoc, de la Reine, et du Béarn  avec leurs drapeaux respectifs, tous à croix blanche.

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La bannière de Carillon

 

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Royal Roussillon 

Régiment de la Reine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Serge Denis Rivard 12/02/2012 20:23

Merci de vos textes, nous sommes nombreux à vous lire vous nous passionnez en nous reparlant de notre passé Français ...Personne chez nous ne devrait l’oublier

Alain Brougnet 12/02/2012 18:13

je lis les textes de Marie-Hélène Morot-Sir avec tant de plaisir j’apprends tant de choses, merci de ce que vous nous apportez chaque semaine.

Anne Joliet 12/02/2012 17:38

C’est toujours si prenant de vous lire, votre texte d’aujourd’hui nous démontre bien comment ce marquis de Montcalm était orgueilleux, c’est à cause de son orgueil que la bataille des plaines a été
perdue à Québec.. Il s’est assez félicité de la victoire au fort Ticonderoga ..mais les Amérindiens et les Canadiens Français étaient là il ne faut pas qu’il l’oublie !...

Aude Dufour 12/02/2012 17:01

C’est tellement encourageant de lire chaque semaine les textes de Marie-Hélène Morot-Sir Elle nous raconte si bien l’extraordinaire passé de nos ancêtres, ces Français arrivés de France pour bâtir
notre pays .. Nous devrions tous en être tellement fiers ! Cela est tellement triste de voir combien notre Histoire nous est dénigrée, et plus triste encore de voir le nombre de personnes
l’accepter ! Quand relèverons-nous enfin la tête? Ah bien sûr nous avons des historiens , des livres sont écrits, des archives existent.. mais qui les lit, qui les ressort, qui les brandit?.. un
petit groupe d’initiés sans doute, mais la majorité des québécois ignorent presque tout, presque autant que vos lecteurs Français ! Encore merci pour ce travail d’information que vous faites.

Vincent Bourgeois 12/02/2012 16:40

L’histoire des attaques de ces forts est absolument passionnante.... une fois de plus Marie-Hélène Morot-Sir nous fait pénétrer dans un passé qui nous est totalement inconnu . Qui connaît en France
le fort Ticonderoga??.. et même qui peut dire quelque chose sur cette forteresse de Louisbourg?
merci aussi de l’explication sur l’origine du drapeau du Québec, très intéressant .
je fais suivre vos textes, nous sommes tout un groupe passionné..