Hausse des droits de scolarité : La réponse néolibrale à la crise économique

Publié le par jdor

Excellente démonstration du pourquoi de l’entêtement de Jean Charest à vouloir augmenter les tarifs scolaires au Québec. Ce pays n’est pas le seul à subir cette politique absurde et voulue uniquement par choix idéologique. Ce qui démontre, à l’envie, que la lutte des étudiants du Québec est une lutte à valeur universelle que nous devons, si nous sommes conscients du danger de telles politiques, soutenir autant que nous le pouvons, à la place qui est la nôtre ! (Jean Dornac)


 

Par André Bouthillier, Pierre Dubuc
L’Aut’Journal - mardi 1er mai 2012

SnapShot_120501_201645-de0cf.jpgPourquoi Jean Charest se fout-il du fait que 7 000 personnes n’auront plus accès à l’université à cause de la hausse des droits de scolarité, comme le révélait récemment une étude de l’IRÉC ?

Pour comprendre la logique de la position du gouvernement Charest, il n’est pas inintéressant de regarder ce qui se passe dans d’autres pays. La contestation étudiante est, en effet, un puissant révélateur des stratégies néolibérales face à la crise économique.

Dans plusieurs pays européens durement touchés par la crise (Espagne, Grande-Bretagne, etc.), les gouvernements haussent substantiellement les droits de scolarité, réduisant l’accessibilité aux études supérieures au moment même où plusieurs jeunes en chômage pourraient décider de profiter de la situation pour poursuivre leurs études.

 Pourquoi empêcher les jeunes chômeurs – 50% des jeunes de moins de 25 ans en Espagne – de parfaire leur formation ? D’améliorer leurs qualifications ?

Il y a d’abord des considérations politiques. Les gouvernements savent que les institutions d’enseignement servent de bases organisationnelles à la contestation sociale. Alors, vaut mieux des jeunes désoeuvrés isolés, chacun chez soi, que regroupés dans des associations étudiantes.

D’autant plus que les jeunes vont rapidement déchanter quant aux perspectives d’avenir sur le marché de l’emploi, même munis d’un diplôme.

Des emplois sans liens avec les diplômes

Dans sa chronique du New York Times (Wasting Our Minds, 29 avril), l’économiste progressiste Paul Krugman critique l’invitation à retourner aux études lancée aux 16,5% des jeunes américains en chômage par le candidat républicain Mitt Romney et présentée comme solution à la crise économique.

Krugman démontre que la crise n’a pas épargné les jeunes diplômés américains. Leur taux de chômage a grimpé, tout comme le nombre d’emplois à temps partiel. Selon Krugman, le fait que les revenus de ceux qui ont réussi à se dénicher un emploi à temps plein aient chuté est une preuve qu’ils ont dû accepter des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés.

L’économiste Prix Nobel d’économie souligne également que les recherches démontrent qu’une telle situation n’est pas que temporaire. « Les étudiants qui graduent des universités dans une mauvaise période économique ne réussissent jamais à récupérer le terrain perdu. Au contraire, leurs revenus resteront dévalués pour le reste de leur vie. »

Mais l’analyse doit être poussée encore plus loin. Au-delà de l’actuelle conjoncture économique, il faut se demander s’il n’y a pas des causes structurelles motivant la décision des gouvernements néolibéraux à restreindre l’accessibilité aux universités.

L’économie du savoir, un miroir aux alouettes

Au cours des dernières années, on a motivé les jeunes à obtenir un diplôme universitaire en invoquant la nouvelle « économie du savoir ». Mais pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut regarder les perspectives du marché de l’emploi de façon plus approfondie.

Aux États-Unis, le Bureau of Labor Statistics estime que d’ici 2020 la majorité écrasante des emplois exigeront seulement un diplôme d’études secondaires ou moins. De plus, selon le Bureau, au cours des prochaines 10 années, le salaire moyen annuel de près des 3/4 des « nouvelles offres d’emploi en raison de la croissance et du remplacement de la main d’oeuvre » sera de 35 000 $. Plus encore, la rémunération de 30% de ces emplois s’établira à 20 000 $ par année (en dollars de 2010).

Dans une étude intitulée « Perspectives de la classe ouvrière », Jack Metzgar, professeur émérite de sciences humaines à l’Université Roosevelt de Chicago, fait remarquer qu’en « mettant ces chiffres côte à côte, il est difficile de ne pas conclure que les États-uniens sont sur-éduqués pour les emplois qu’ils occupent ou qu’ils vont occuper. Il est difficile d’imaginer pourquoi quelqu’un serait tenté de se qualifier pour notre marché de l’emploi. Et dire que certains osent qualifier notre économie d’‘‘économie du savoir’’ ! En d’autres termes, des millions d’États-uniens surqualifiés seront au service des banques pour rembourser leur dette d’études. »

Au Québec, la situation n’est guère meilleure. Déjà, depuis une vingtaine d’années, des grandes firmes et des groupes étatiques tels qu’Hydro-Québec, la ville de Montréal et même l’université du Québec à Montréal bloquent l’embauche de personnes surqualifiées en faisant une évaluation des compétences requises pour chaque poste de travail.

Les raisons invoquées par le groupe très discret des directeurs des ressources humaines des entreprises montréalaises sont inavouables publiquement. Selon leur évaluation, la personne surqualifiée s’ennuie lors de l’exécution de tâches trop faciles. Dès lors, elle conteste la hiérarchie, dénonce les cadres qu’elle croit moins qualifiés qu’elle-même.

De plus, elle tente de faire réévaluer le poste qu’elle occupe en fonction de ses propres qualifications et non de celles reliées à l’emploi, lorsqu’il existe de tels mécanismes de réévaluation comme à l’UQÀM et à Hydro-Québec. Finalement, la personne déçue risque de se mettre à militer syndicalement. Un crime aux yeux du bureau des ressources humaines !

L’économie du savoir, c’est moins de 5% de l’économie

L’« économie du savoir » aux Etats-Unis nécessite actuellement l’emploi de plus de 6 millions de personnes ayant une maîtrise ou un doctorat, et 1,3 million de personnes supplémentaires pour 2020. Mais cela représente moins de 5% de l’économie !

Même si nous élargissons sa définition pour inclure les emplois exigeant des études post-secondaires tels que les cours professionnels, l’« économie du savoir » ne représentera toujours que moins du tiers de tous les emplois disponibles au cours de la prochaine décennie.

C’est beaucoup ! C’est environ 44 millions d’emplois aux États-Unis. Mais il n’en reste pas moins que les 2/3 des emplois ne nécessiteront pas ce niveau de qualifications.

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Jack Metzgar en tire la conclusion qu’il est faux de laisser croire, et vain d’espérer, que le meilleur programme de lutte contre la pauvreté est l’accès aux études supérieures, si plus des deux tiers des emplois n’exigent rien de semblable.

« Nous devons cesser, écrit-il, de nous illusionner sur le fait qu’une bonne éducation individuelle puisse jamais se substituer à l’action collective organisée, que ce soit sur le plan politique, dans les milieux de travail et dans la rue - ce qui s’avère de plus en plus nécessaire pour inverser l’avenir prévisible qui sera, lui, de plus en plus misérable. »

Autrement dit, pour la majorité de la population, si l’accès à une plus grande culture passe par l’université, il n’en va pas ainsi de la lutte à la pauvreté. Celle-ci passe par la syndicalisation, une éducation générale de qualité et des programmes sociaux universels.

L’alternative pour les universités : les étudiants internationaux

Si l’accès à l’université se trouve restreint par la hausse des droits de scolarité, cela ne signifie pas que les gestionnaires de nos universités vont accepter une réduction de leur clientèle et de leurs activités.

Au contraire. La solution est de se mettre à l’heure de la mondialisation et de courtiser la clientèle des étudiants internationaux en pleine expansion. C’est la voie qu’a suivie l’Université McGill lorsque le premier ministre Bourassa a augmenté substantiellement les droits de scolarité au début des années 1990.

La conséquence immédiate de cet important dégel des droits de scolarité fut une chute de plus de 26 000 inscriptions en cinq ans dans les universités francophones. McGill y échappa grâce au fort recrutement d’étudiants hors Québec.

Aujourd’hui, près d’un dixième de la population universitaire québécoise est composée d’étudiants étrangers et toutes les universités québécoises sont actives sur le marché des étudiants internationaux.

La Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) a identifié au nombre de ses objectifs prioritaires d’« accroître les ressources pour attirer les étudiants étrangers ».

On ne peut en trouver meilleure preuve que la présence au Brésil, la semaine dernière, en pleine crise sociale, de ses représentants pour négocier avec le gouvernement brésilien sa part des quelques 100 000 étudiants brésiliens qui fréquenteront, au frais de leur gouvernement, des universités étrangères au cours des quatre prochaines années. Le Canada prévoit en attirer 12 000.

Pour les universités, les étudiants internationaux sont beaucoup plus « payants » que les étudiants québécois, si on fait exception des étudiants en provenance de la France et d’autres pays avec lesquels le Québec a des ententes.

Aux droits de scolarité imposés aux étudiants québécois, s’ajoutent des frais institutionnels obligatoires (621 $ en moyenne en 2010-2011), plus un montant forfaitaire par crédit (de 375 à 427$).

De plus, les universités sont autorisées à charger un supplément pouvant atteindre jusqu’à 10% du montant forfaitaire et les frais sont tout simplement déréglementés pour six familles de programme (administration, informatique, génie, droit, mathématique et sciences pures). Plus de 45% des étudiants internationaux sont inscrits dans ces programmes déréglementés.

Au total, les droits universitaires exigés des étudiants étrangers est d’environ sept fois supérieur à ceux payés par les étudiants québécois.

Mais, ces droits, même bonifiés, ne couvrent pas les coûts réels de plusieurs formations (médecine, polytechnique, etc.) Nous subventionnons donc, par le biais de nos impôts, une partie des études d’étudiants dont le plus grand nombre retourneront dans leur pays au terme de leurs études.

Bien entendu, il y a d’autres avantages financiers pour le pays hôte à accueillir des étudiants internationaux. Ceux-ci doivent se loger, se vêtir, se nourrir, se divertir, etc. Mais la question se pose : ces retombées économiques et les droits de scolarités qu’ils défraient compensent-ils le montant de la subvention que nous leur octroyons ?

La présence d’étudiants étrangers est source d’enrichissement culturel et le Québec a le devoir comme pays riche d’accueillir des étudiants de pays pauvres. Déjà, des ententes avec ces pays codifient l’aide désintéressée que nous leur apportons.

Cependant, le marché actuel des étudiants internationaux est d’une autre nature. Il a toutes les caractéristiques d’une industrie et il illustre parfaitement le phénomène de la marchandisation de l’éducation à l’époque de la mondialisation.

Lorsqu’un gouvernement planifie compenser la chute du nombre d’étudiants nationaux par le recrutement d’étudiants internationaux, lorsque des universités donnent préséance à leur positionnement dans le palmarès mondial des universités à la scolarisation de la population nationale, la lutte des étudiants dépasse largement le cadre d’une lutte économique. Elle prend indubitablement le caractère d’une lutte sociale de grande ampleur qui questionne les fondements mêmes de la société.

Source
http://www.lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=3694

Source de la page : http://www.vigile.net/La-reponse-neoliberale-a-la-crise

Publié dans Réflexions

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