Hommage à Raymond Aubrac

Publié le par jdor

J’ai eu la chance, il y a quelques années, de rencontrer Raymond Aubrac, en Ardèche, lors d’une conférence qu’il donnait.  Je fus impressionné par la jeunesse d’esprit de cet homme ! Répondant à l’une de mes questions sur la télévision et ses émissions d’informations, il me répondait à peu près ceci : « Le pouvoir cherche à utiliser la peur ! N’ayez jamais peur ». C’est approximatif et très résumé, mais c’était le sens de sa pensée et ce qui l’aura conduit toute sa vie avec son épouse, Lucie. Puissent les jeunes générations de Français trouver dans leurs rangs de tels hommes, de tels géants ! (Jean Dornac)

 


 

Raymond Aubrac « Il faut être optimiste, c’est cela, l’esprit de la Résistance »

Par Pascal Convert, artiste plasticien, auteur (*).

La trajectoire 
de Raymond Aubrac (Raymond Samuel), né dans une famille juive laïque et républicaine, témoigne d’une volonté exceptionnelle de justice et d’égalité, qui se prolongera
 toute sa vie. Nous republions ici le portrait édité dans notre hors-série de l'été 2010 consacrés aux résistants.

Âgé de quatre-vingt-seize ans, Raymond Aubrac fait partie de cette rareté statistique qui ne compte qu’un pour cent de la population mondiale et à laquelle on a donné le nom de grand âge. Celui qui entre dans ce territoire lointain se pose immédiatement la question de son utilité. Depuis 2007, sa compagne Lucie Aubrac l’a quitté et comme il le dit, celui qui reste est puni. Mais il a conscience que le simple fait de vivre plus longtemps que d’autres lui a permis de garder en mémoire des événements qui n’étaient désormais plus accessibles que dans les livres d’histoire.

La Première Guerre mondiale, la grande dépression, la Seconde Guerre mondiale et la Résistance, les épreuves de la décolonisation, la guerre froide, la guerre du Vietnam, il a vécu ces périodes et parfois en a infléchi le cours. Il sait bien sûr que pour les jeunes générations et même pour leurs parents l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la défaite de 1940, la préhistoire de la Résistance et la naissance des mouvements Libération ou Combat, les espoirs liés au programme du Conseil national de la Résistance, la disparition des empires coloniaux, la dislocation de l’URSS, n’ont plus aujourd’hui aucun sens particulier et appartiennent au seul champ scolaire ou universitaire.

"Dès que l'on m'invite, j'accepte de venir"

Depuis la disparition de Lucie, on ne compte plus le nombre de ses visites dans des établissements scolaires. Prenant le bus devant sa résidence, il se rend à la gare et prend un train pour une destination souvent lointaine. Quand on l’interroge sur les raisons d’un tel activisme, il élude la question. «Vous savez, mon système est très au point. Dès que l’on m’invite, j’accepte de venir. Comme cela, je ne suis pas seul. Et puis les salles de classe sont chauffées et la cantine agréable. Et je ne manque jamais de saluer le cuisinier ! »

Il faut avoir assisté à une rencontre de Raymond Aubrac avec des collégiens ou des lycéens pour comprendre les enjeux d’un tel dialogue. Loin de procéder à une simplification hâtive ou à une héroïsation de la Résistance, Raymond Aubrac entreprend d’initier les jeunes à la complexité et à l’évolution d’une situation.

Un mensonge si vrai

« À la fin de la guerre, le général de Gaulle a fait des discours dans lesquels il disait que les Français avaient été résistants. Dans la même période, les communistes disaient la même chose. Les uns et les autres ne disaient pas la vérité mais ils ne disaient pas non plus quelque chose d’erroné. Au printemps 1944, les résistants pouvaient demander du secours, de l’aide à peu près à tout le monde. L’opinion publique en France entre 1940 et 1944 avait beaucoup changé. Il faut en tenir compte.» Les interventions de Raymond Aubrac dans les collèges et lycées peuvent parfois prend une tournure étrange et les enseignants en sortir quelque peu perturbés. «Vous savez, quand je suis parti aux États-Unis, en 1937-1938, Roosevelt était détesté par le grand patronat américain. Avec le News Deal, il avait pris le parti des pauvres et des syndicats. Même les communistes avaient changé d’avis sur Roosevelt. À cette époque, il était possible d’approuver à la fois l’URSS et les États-Unis. J’aurais voté pour lui. Obama s’est inspiré du News Deal dans son programme.»

D'une Résistance à l'autre

Un jour, invité dans un collège dit «sensible», adjectif utilisé pour désigner une population de banlieue aux origines multicolores, il a perçu que l’attention des élèves était flottante quand il a raconté sa première rencontre avec Jean Moulin. Et il leur a parlé de l’autre Résistance, la Résistance des peuples colonisés, de l’arrivée d’Hô Chi Minh chez lui, de leur amitié, de la manière dont il avait convaincu le pape d’intervenir pour faire arrêter les bombardements américains sur les digues du fleuve Rouge, de ses rencontres avec Kissinger ou Mac Namara quand il tentait d’éviter une escalade de la guerre au Vietnam, du 30 avril 1975 où, à Hanoï, il assista à la joie silencieuse d’un peuple qui s’était libéré.

Le professeur d’histoire n’avait jamais vu une telle attention dans sa classe. De manière rituelle, Raymond Aubrac termine ses visites en incitant ses jeunes interlocuteurs à l’optimisme. «La Résistance était une action volontaire. C’est-à-dire qu’on pouvait y entrer et en sortir quand l’on voulait. Et on s’aperçoit que les gens qui sont entrés en Résistance y sont restés. Beaucoup d’entre eux ont été arrêtés, fusillés, déportés, mais ils sont restés… pourquoi ? À mon avis personnel, par solidarité avec leurs camarades. Les résistants sont liés par des liens très forts, comme des frères et sœurs. Il faut être optimiste, c’est cela l’esprit de la Résistance. C’est une chose qu’on ne dit pas assez. Tous les gens qui se sont engagés dans la Résistance sont des optimistes. Ils ne baissent pas les bras et sont persuadés que ce qu’ils vont faire va servir à quelque chose. Il faut avoir confiance en soi, être optimiste et croire que ses combats sont utiles.»

«Il faut être optimiste, c’est cela l’esprit de la Résistance.» Derrière cette phrase en apparence paradoxale, il y a toute la philosophie de Raymond Aubrac et le message qu’il veut délivrer à une jeunesse que l’on laisse souvent sans projets d’avenir. (*) Il a publié en 2007 une biographie 
sur Joseph Epstein (Éditions Séguier).

Pascal Convert

Source de l’article : http://www.humanite.fr/node/448505

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