LA CHARGE DES SYMBOLES DE LA REVOLUTION – réponse à Jean Dornac

Publié le par jdor

Par Patrick Mignard

Quel enthousiasme Jean ! Je te sens transporté à la fois par la révolte qui gronde, mais aussi par des similitudes symboliques avec la Révolution Française. (Voir mon article : http://www.etat-critique-blog-politique.com/article-la-charge-des-symboles-de-la-revolution-103413605.html)

Je n'arrive pourtant pas, pour ma part à m'enthousiasmer... Je demeure sceptique quand aux ouvertures possibles. Ce n'est pas que je sois un pessimiste forcené... mais je me méfie terriblement des symboles et des gens qui, à partir de ces symboles, font rêver.

Je m'explique.

Qu'il y ait un mépris des puissants et une colère des dominés,... c'est une évidence, et en ce sens on peut faire effectivement un parallèle entre les deux périodes. Mais je crains que la comparaison s'arrête là,... et c'est bien cela qui fait problème.

La révolte du peuple avant la Révolution a, et l'Histoire nous le montre, une issue. D'ailleurs cette issue n'est pas historiquement celle du peuple, contrairement à ce que l'on nous raconte,... cette issue est apportée par la classe Bourgeoise, qui voit là une perspective de développer ses grandes et petites affaires... ce qui donnera le capitalisme au 19e siècle.

La Bourgeoise, en bute au système féodal, puis à l'Ancien Régime, contrariée dans ses perspectives commerciales, par un arsenal obsolètes de lois, de règlements, de coutumes, rêve d'en découdre une bonne fois pour toute avec le pouvoir dominant.

La Bourgeoise, je le rappelle, est dans le « Tiers Etat » c'est à dire l'ordre inférieur de la société. Elle y côtoie bien entendu le reste du Peuple... et à certains égards, leurs intérêts convergent.

Je passe sur les péripéties de la Révolution... mais il;faut retenir le fait que c'est elle, la Bourgeoise, qui va être le moteur de la révolte et qui va offrir l'alternative économique et politique du nouveau système qui se met en place. D'ailleurs, très tôt, les grands principes de la Révolution vont être foulés au pied par cette même Bourgeoisie (voir en particulier le combat de Babeuf et des siens qui paieront de leur vie cette opposition). L'instauration du pouvoir de la Bourgeoise se fera au détriment des intérêts du Peuple : voir toute l'histoire du 19e siècle... et du 20e.

Où je veux en venir ?

Au fait que cette possibilité d'alternative aujourd'hui, n'existe pas. En effet, une fois que l'on a dit, il faut un changement, une alternative au système capitaliste,... on a tout dit et rien dit,...on ne sait pas trop par quoi et comment bâtir un nouveau système.... Ç'a été d'ailleurs le drame et l'échec du mouvement ouvrier depuis deux cent ans... et les expériences tentées – que je qualifierai de volontaristes – ont sombré dans la dictature et ont disparu.

Il est évident aujourd'hui que l'on ne sait pas trop comment « attaquer » le système en place pour le détruire. La mondialisation du capital a fait sauter tous nos repères politiques, économiques qui pouvaient fonder une stratégie de dépassement. On peut toujours dire brillamment, avec des effets de manches, que l'on va faire ceci ou cela,... on est loin de pouvoir le faire... et ce n'est pas une « volonté populaire » qui pour l'instant n'existe pas, qui va spontanément transformer la société... le croire, je le pense, c'est être bien naïf.

Le système politique mis en place a pour fonction essentielle de :  1 - faire rêver le Peuple (les promesses, l'éloquence) et  2 - faire en sorte que, chaque fois, rien ne change. C'est d'ailleurs exactement ce qui va se passer après le 6 mai,... et les législatives qui vont suivre ne vont, bien évidemment, rien changer à la situation.

Prémonition osée ? Pas du tout, simple analyse de la situation et des limites que nous tolère le système politique. Une fois encore on « va se faire avoir »,... quel que soit le Président, et quelle que soit la majorité parlementaire.

La situation est-elle irrémédiablement bloquée ? Je ne le pense pas. Il s'agit d'imaginer une stratégie qui puisse montrer que le capitalisme n'a aucun avenir et que l'on peut vivre autrement, sur des principes et des valeurs nouvelles. Autrement dit mettre en place des pratiques alternatives à notre niveau, les développer, les fédérer, qui nous permettent de vivre autrement et de jeter les bases d'un véritable changement. De concevoir des luttes qui ne se contentent plus de revendiquer, mais qui ouvrent des perspectives d'initiatives ouvrant la voie à un vrai changement.

J'ai suffisamment écrit sur le sujet pour ne pas plus développer.

Il est bien évident que ce n'est pas le système électoral qui va permettre ça,... pas plus qu'un/e quelconque homme/femme politique attiré/e par le pouvoir. Ce système électoral ne permet que de mettre en scène nos rêves, et de n'ouvrir que des perspectives oniriques à notre révolte... au point que certains prennent leurs désirs pour la réalité. La puissance du spectacle transforme les meetings publics en messes où chacun/chacune communie avec la certitude de la force collective, alors que celle-ci va s'évanouir en des millions de bulletins de vote et laisser la place à la reproduction du quotidien dicté par le système.

Briseur de rêve ? Oui, certainement, sachant que ce sont les rêves qui ont finalement fait le malheur des peuples … Et les exemples sont multiples !

Alors les symboles, oui,... mais attention à la charge qu'ils véhiculent et comment celle-ci peut nous entraîner, et nous entraîne, sur la voie du rêve sans lendemain.

Avril 2012                    

Publié dans Réflexions

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La Feuille 17/04/2012 08:50

Bonjour Jean. Ce blog est toujours aussi intéressant. J'apprécie beaucoup la qualité du dialogue entre Patrick et toi. J'aimerais partager ton enthousiasme et je pense que je serai plus à l'aise
dans mes baskets que d'annoncer que je ne participerai pas à la grande messe de dimanche... Arrêter de se creuser la tête, de se questionner, se raccrocher finalement à l'espoir d'une issue assez
simple, cela a quelque chose de reposant, et on arrive à un âge où, parfois, on aimerait voir les choses avancer plutôt que de faire du sur place.
Je partage malheureusement les convictions de Patrick quand à l'issue des urnes, ainsi que son analyse de la révolution de 1789. Je crois que le prochain pas que nous avons à franchir est de nous
débarrasser du capitalisme (quelque soit l'étiquette qu'on lui accole maintenant) et que ça ne va pas être simple, ne serait-ce que parce qu'il faut reconstruire entièrement des rapports humains
que le pouvoir en place depuis quelques décennies a totalement désagrégés. Les volets clos ont remplacé la solidarité, et la télé monopolistique s'est substituée aux échanges entre personnes. La
méfiance, la compétition et la haine sont devenues le lot quotidien de millions d'êtres humains dans leur lutte pour la survie...
Contrairement à ce que pensent certain(e)s de mes ami(e)s et lecteurs/trices, le choix de l'abstention n'est pas le plus confortable, mais c'est un choix réfléchi : on ne peut pas tout le temps
tomber dans le même panneau.

J'apprécie en tout cas le dialogue et les termes dans lesquels il se déroule. Ce genre de pratiques fait d'état critique un blog irremplaçable !

amitiés à vous deux
Paul, militant sur la pointe des pieds, chercheur de vie et d'humanité (diantre que c'est pompeux !...)

jdor 17/04/2012 09:37



Bonjour Paul,


Grand merci pour ton commentaire. Cela peut surprendre, mais je suis d'accord avec toi et Patrick sur les grandes lignes. Samedi, lorsque j'ai écrit ce texte, j'étais dans un contexte très
particulier, je dirais celui d'un poète qui ne peut se résoudre à ce que nous soyons collectivement démolis.


La seule différence, c'est que j'irai voter aux deux tours dans le but unique de participer au départ de Sarkozy...


Amitié à toi, cher Paul


Jean