La difficile aventure de l’indépendance des États unis d’Amérique - 2

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Par Marie-Hélène Morot-Sir

Deuxième partie

En dehors de tous les hasards de la guerre, pour que la flotte du comte de Grasse parvienne le long des côtes américaines, sans se faire arrêter par les nombreuses escadres anglaises, il fallait certainement avoir énormément de chance, mais fort heureusement, cette puissance que représentait la flotte anglaise à ce moment-là, était largement éparpillée de New York jusqu’aux Antilles.

ThomasGraves.jpghttp://www.bucentaure.net/2010/04/chesapeake-le-trafalgar-anglais_25.html 

Cette puissance navale se divisait en deux éléments principaux, d’abord en Amérique l’escadre du contre-amiral Arbuthnot, qui avait ensuite été remplacé le 4 juillet 1781 par le contre-amiral Graves, et ensuite, aux Antilles, celles  du vice-amiral Rodney et du contre-amiral Hood. Ces dernières escadres s’étaient déjà précédemment heurtées aux vaisseaux du comte de Grasse, à la Martinique et à Tabago… Mais ces escadres anglaises, réunies sous le commandement de Rodney, chef audacieux et excellent marin, formaient une flotte quasiment imbattable.

Les Français allaient donc essayer d’échapper à la surveillance des frégates de surveillance anglaises, pour tenter d’apporter aux insurgés anglo-saxons, ces nouveaux américains comme ils préféraient se dénommer à présent, tous les renforts qui leur permettraient de conquérir leur indépendance. Cela s’avérait encore plus compliqué et délicat, du fait que Versailles accordait davantage d’importance à la défense de ses îles à sucre des Antilles, et à la protection des convois marchands vers l’Europe, qu’à l’expédition pour secourir les insurgés américains.

Les Anglais ignoraient encore tout de cette grande concentration et du débarquement des troupes à la Chesapeake, jusqu’au moment où le capitaine de la frégate anglaise Nymphe, ayant capturé une petite goélette française, eut ainsi vent du départ pour les côtes américaines, de la flotte française. Immédiatement, il se hâta d’apporter cette nouvelle à l’amiral Rodney alors à Saint Eustache aux Antilles, ce dernier dépêcha le Swallow à New York, pour aviser les autorités anglaises et surtout l’amiral Graves, qu’une partie de la flotte française se dirigeait vers le Nord, sans doute vers Rhode Island, là même certainement, où se trouvait déjà la division navale française de Barras, imaginant que le lieu des hostilités allait se préparer devant New York.

Rodney incitait l’amiral Graves à renforcer ses défenses en attendant l’escadre des Antilles de Hood, qui allait aussitôt faire voile vers l’Amérique pour le rejoindre, mais auparavant en visitant à tout hasard, tout en remontant jusqu’à New York, d’abord les caps de Virginie dont la baie de la Chesapeake, c’est-à-dire le lieu même où sans que Hood le sache, le comte de Grasse avait décidé son opération de débarquement !

Cependant, le Swallow fut capturé par des corsaires américains et Graves ne reçut jamais ce message capital. Mais pendant ce temps l’escadre de Hood s’était bien effectivement mise en route, faisant voile aussitôt vers le Nord, tout en passant par les caps de la Chesapeake. Rodney, actuellement malade, lui ayant passé tout le commandement de la flotte anglaise, rentrait à regret se faire soigner en Angleterre.

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La flotte de Hood au niveau d’Antigua rencontra l’Active, une frégate anglaise venue de New York avec un message du général Clinton, contre signé par l’amiral Graves, destiné à Rodney. Ces chefs anglais ayant appris de leur côté que la flotte française, selon toutes probabilités, s’apprêtait à rejoindre l’escadre de Barras, en vue d’aider Washington dans une grande offensive contre New York, demandaient d’arriver au plus tôt avec des renforts. Hood renvoya l’Active confirmant son arrivée incessamment, mais cette fois les messages ne parvinrent pas non plus, ni au général Clinton ni à Graves, car les Français capturèrent au passage leur frégate… Cependant le message de l’Active apporté précédemment à Hood, lui demandant d’arriver au plus vite à Rhode Island, allait permettre au comte de Grasse de réussir son opération. 

En effet les conditions décrites à New York, incitèrent Hood à appareiller précipitamment d’Antigua le 10 Août : “ de peur que l’ennemi n’arrive avant moi en Amérique, je pousse mes vaisseaux autant qu’il est possible ”. Grâce à cette trop grande diligence et cet empressement, il ne s’arrêta pratiquement pas, au passage, dans la baie de la Chesapeake ce qui fut expliqué dans un autre courrier de la part de Hood daté du 25 août : “ J’aperçois la terre au sud de Cap Henry et ne voyant pas l’ennemi dans la Chesapeake ou la Delaware, je fais voile sans plus tarder vers Sandy Hook. ” Cela permit, cinq jours plus tard, à la flotte française, exactement le 30 août, de mouiller à la Chesapeake, chaude encore du mouillage rapide anglais et, sans plus tarder, d’y débarquer les troupes en toute tranquillité...

Effectivement, le comte de Grasse, avec beaucoup de chance et de savoir-faire, avait pu déjouer la surveillance des Anglais mais joint à la hâte de Hood cela allait lui permettre d’échapper à la flotte anglaise. Car au lieu de prendre la droite ligne cap au Nord, Grasse avait subtilement fait appareiller la flotte, depuis le Cap Français, par le passage des Caïques, en laissant à gauche les îles Bahamas puis à la hauteur des Bermudes, Grasse allait de cette manière déjouer la surveillance des Anglais, en empruntant à l’ouest le vieux canal entre Cuba et les îles Bahamas, considéré comme dangereux où nulle flotte ne s’aventurait, cette voie ne menant guère qu’à la Havane.  Durant trois jours, la flotte avança avec difficulté dans le passage, avec un vent contraire et des courants violents, enfin à quelques lieues de la ville cubaine de Matanzas la frégate l’Aigrette, portant le trésor de l’indépendance américaine, avait rejoint la flotte de Grasse comme nous l’avons vu précédemment… et sans avoir subi une seule avarie, la flotte s’engagea enfin dans la passe qui longe la Floride, grâce à l’habileté manœuvrière de l’amiral de Grasse qui était venue à bout de toutes les difficultés de ce passage, permettant d’avoir été invisible aux frégates de surveillance anglaise. En sortant de la passe, elle avait capturé au passage la frégate anglaise Sandwich, puis quelques jours plus tard trois voiles étant en vue furent, elles aussi, prises en chasse et quatre heures plus tard étaient contraintes à se rendre, trois frégates qui n’iraient pas ainsi alerter les Anglais sur les mouvements de la flotte française !

Le 29 août, l’armée navale du comte de Grasse doublait le cap Hatteras, et le 30 la côte s’ouvrait largement sur une immense baie, c’était la baie de la Chesapeake. L’amiral fit appeler aux postes de combat, il ne fallait pas que Hood soit à l’intérieur de la baie et il ordonna à deux frégates d’aller reconnaître les lieux. La baie était effectivement vide, l’armée navale laissa tomber les ancres, dans l’anse bien à l’abri du Cap Henry, promontoire qui ferme la baie au sud. L’ordre de commencer à débarquer les troupes à James Town fut donné. Les soldats de France feraient ensuite leur jonction avec l’armée de Virginie de La Fayette et pourraient ainsi aller bloquer à Yorktown, l’armée anglaise de Cornwallis.

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Pendant toutes ces semaines où la flotte française ralliait la baie de la Chesapeake depuis les Antilles, de leur côté les Insurgés continuaient à être en si fâcheuse position qu’ils n’avaient plus alors d’espoir que dans l’armée navale de l’amiral de Grasse, elle seule pourrait sauver cette situation critique dans laquelle, hélas, ils se trouvaient.

Au Nord, du côté de New York, les forces de Washington et celles de Rochambeau étaient menacées d’encerclement par le général Clinton. Deux cent cinquante kilomètres au Nord de la ville, l’escadre française de Barras était bloquée à Newport, par l’amiral anglais Graves. Au sud ce n’était guère mieux car en Virginie les forces conduites par La Fayette risquaient, à n’importe quel moment, d’être anéanties par l’armée de Cornwallis.

Washington expliquait dans une lettre chiffrée envoyée à l’amiral français, que dans le cas où l’attaque aurait lieu en Virginie, le mieux serait de transporter le gros des troupes terrestres alliées, là-bas en Virginie, même si lui-même penchait plutôt pour une attaque visant à s’emparer de New York.

A ce moment de la situation, Washington pensait sincèrement que la cause était perdue, et tout son espoir d’indépendance sans doute détruit. Cette indépendance était loin d’être admise, d’une part, par l’ensemble de la population, dont la majorité, restant attachée à la couronne d’Angleterre, n’était pas d’accord avec les Insurgents, ce qui permet de comprendre pourquoi le général Washington avait beaucoup de difficultés à réunir des troupes parmi les autres colons anglais, et d’autre part, autre souci pour lui, l’armée anglaise et les forces anglaises mises en face des Insurgents, étaient, évidemment, nettement supérieures.

Les hésitations du chef de l’armée américaine furent cependant de courte durée, lorsqu’il apprit par Barras, qui avait reçu les messages apportés par la frégate Concorde, que la flotte française avait appareillée du Cap Français et se dirigeait vers eux… Aussitôt, il décida d’abandonner son premier projet d’attaquer New York, il demanda à Rochambeau qui tenait la région de Newport, de le rejoindre aussi rapidement que ce que cela lui serait possible, en vue de faire converger toutes les forces vers la Virginie, dans le but de rallier La Fayette et le comte de Grasse : “ …Je ne cite aucune halte, car il n’y a pas un moment à perdre ! ”

Ce n’était pourtant pas aussi simple. L’armée française de Rochambeau avait à couvrir plus de trois cents quatre-vingt kilomètres jusqu’au fleuve Delaware où se trouvait Washington et ensuite il fallait encore descendre jusqu’en Virginie.

En même temps, Washington envoyait différents courriers. Il écrivait à La Fayette pour lui expliquer les manœuvres à venir, afin que lui et ses troupes, en attendant les renforts réunis de Rochambeau et de lui-même, empêchent toujours, autant qu’il le pouvait, les forces anglaises de se retirer en Caroline du Nord, puis il rajoutait aussi : “ Vous prendrez toute mesure pour entrer en contact avec le comte de Grasse dès son arrivée, et vous déciderez de concert avec lui, des mesures à prendre pour l’action de toutes nos forces réunies... 

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Le courrier envoyé au comte de Grasse l’avertissait du prochain départ de l’escadre de Barras de Newport, en direction de la baie de la Chesapeake, pour rejoindre l’armée navale française dès qu’il le pourrait.

Washington n’était pas sans souci. D’une part, du côté de Barras, dont les huit vaisseaux, les quatre frégates et les dix-huit transports, chargés de matériel de siège, devaient à tous prix, échapper à l’escadre de l’amiral Graves, et d’autre part, plus risqué encore, si l’on peut dire, l’expédition terrestre des troupes et du matériel devant se rendre jusqu’à la baie de la Chesapeake… Cet acheminement de plus de deux mille hommes avec leur ravitaillement, leurs chevaux et tout le transport du matériel d’artillerie, avec en plus des pièces de siège, tout cela sur une énorme distance d’au moins huit cents kilomètres pour Rochambeau, et environ cinq cents pour Washington… à travers un pays alors complètement dépourvu de routes, posaient  évidemment d’énormes problèmes et de grandes inquiétudes pour Washington !

L’anxiété du général Washington était palpable, il projetait de faire traverser la rivière Delaware en bateaux, pour soulager les hommes après les marches forcées, mais lorsqu’ils atteignirent la Delaware aucun des bateaux envisagés ne se trouvait là, et les hommes durent se lancer à travers d’improbables chemins vers la Chesapeake…

Un autre message daté du 4 septembre, adressé à La Fayette et au général Greene, démontrait combien la totalité de la réussite de l’entreprise reposait sur le comte de Grasse et la marine française. Enfin, le 5 septembre Washington recevait avec quelques jours de retard,  l’annonce de l’arrivée, depuis le 30 août dernier, de la flotte française, déjà à pied d’œuvre, bien occupée au déchargement à James-Town, des trois mille hommes de troupe amenés en renfort. 

L’espoir renaissait également à cette excellente nouvelle au gouvernement, que Washington s’était empressé d’avertir. Aussitôt à Philadelphie, une foule nombreuse se dirigea vers la résidence du ministre français M. de la Luzerne dont l’intervention auprès du comte de Grasse avait été si efficace, sous les acclamations de “ Vive le roi Louis XVI ! ”

“ Toute la ville était remplie d’espoir et de ferveur patriotique, l’armée passait dans les rues sous une tempête de fleurs jetées du haut de toutes les fenêtres, les uniformes blancs et bleus du régiment du Bourbonnais étaient la marque la plus visible que le plus grand monarque d’Europe faisait cause commune avec eux. 

Pendant ce temps, à marches forcées, l’armée française du général de Rochambeau avait rejoint à Chester, sur les bords du fleuve Delaware, l’armée américaine du général Washington, mais elles avaient encore à traverser toute la Pennsylvanie et le Maryland avant d’atteindre le Nord de la baie de la Chesapeake… Là, un rendez-vous fut convenu avec un messager de l’amiral de Grasse, pour le 6 septembre sur les bords même de l’Elk-River mais il resterait ensuite près de deux cents kilomètres avant d’atteindre les environs de Yorktown, à travers un pays difficile, entrecoupé de rivières, sans aucune route ni chemin… C’est pourquoi, il envisageait le transport des armées franco-américaines, grâce à des bateaux envoyés par la flotte française qui viendraient les chercher jusque-là, afin de leur faire traverser cette immense baie de la Chesapeake qui s’enfonce très loin dans les terres, gardée par les vaisseaux de l’amiral de Grasse, postés juste à l’embouchure.

Incroyablement, malgré toutes les incroyables difficultés rencontrées, le matin du 6 septembre, les troupes alliées débouchaient comme prévu à l’embouchure de l’Elk sur la Chesapeake, exactement soixante minutes après l’arrivée des bateaux envoyés par de Grasse. Rochambeau ne cachait pas son enthousiasme : “ C’est peut-être le hasard le plus extraordinaire, que pour une expédition combinée à la fois depuis les Iles-sous-le-vent et à la fois depuis le Nord de l’Amérique, nous nous soyons trouvés au rendez-vous dans la baie, au sud de l’Amérique, à une heure à peine de différence ! ”

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Pendant ce temps, l’escadre anglaise de Hood avait rallié Sandy-Hook, retrouvant l’amiral Graves et le général Clinton. Il leur annonçait la nouvelle de la prochaine arrivée de la flotte française en Amérique, mais d’après lui, elle n’était pas encore là puisqu’il ne l’avait trouvée nulle part en montant. L’amiral Graves et le général Clinton avaient de leur côté de mauvaises nouvelles, car on venait d’apprendre que Rochambeau avait lâché ses positions sur Newport, et que Barras était en train d’appareiller avec toute son escadre… Cela leur parut évident, tout ce petit monde allait se rejoindre quelque part, dans le sud, même s’ils ignoraient tout du vaste plan de concentration franco-américain. De toutes les baies de la côte, la plus importante étant celle de la Chesapeake, Graves avec son expérience fit immédiatement appareiller. C’est là qu’il conduirait les forces navales anglaises pour attaquer la flotte française, en essayant d’intercepter au passage l’escadre de Barras pour l’empêcher de rallier l’amiral de Grasse…

Le 31 août, poussée par un vent favorable, une flotte de dix-neuf vaisseaux de ligne et sept frégates mettait à la voile et au matin du 5 septembre une frégate anglaise lancée en éclaireur à l’avant de l’escadre, signala à l’amiral Graves qu’une flotte inconnue était mouillée à l’abri du Cap Henry, dans la Chesapeake ! Les Français étaient découverts ! Pourtant, une frégate de surveillance française, qui croisait au large des caps, avait elle aussi aperçu l'escadre anglaise. Faisant voile rapidement, elle alla immédiatement avertir l’amiral de Grasse… Cette fois, la parole allait bien être laissée, sans nul doute et dans très peu de temps… aux canons !

Sur terre, la situation venait d’être très clairement décrite à l’amiral de Grasse, par un envoyé du général de La Fayette. Ce messager s’était incliné, avec respect, devant le chef des armées navales françaises, qui avait réussi l’extraordinaire exploit d’amener trente vaisseaux des Antilles jusqu’en Amérique, sans avoir été repéré par les croisières anglaises, qui infestaient les passes et les abords des côtes…

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Le message de La Fayette exposait la situation telle qu’elle se présentait : Lord Cornwallis et toute l’armée anglaise de Virginie s’étaient enfermés à Yorktown. Ils étaient bloqués là par les troupes de terre de La Fayette, qui même si elles ne pouvaient les attaquer et les déloger les retenaient, pour l’instant encore, assez fortement. A présent, l’arrivée de la flotte française, dans la baie de la Chesapeake, allait enlever définitivement à Cornwallis tout espoir, soit d’être ravitaillé soit même de fuir. Dès son arrivée, l’amiral de Grasse avait envoyé quatre vaisseaux fermer aussi les rivières adjacentes, coupant tout espoir de fuite, même par-là ! Désormais Cornwallis ne pourrait plus rien tenter pour s’échapper.

L’amiral de Grasse aurait souhaité passer tout de suite à l’attaque, car attendre l’arrivée des armées de Washington et de Rochambeau lui semblait périlleux, alors que toutes les flottes anglaises des Indes occidentales d’Amérique recherchaient la flotte française, pour l’attaquer et la détruire. Ne l’ayant pas trouvée au Nord elles n’allaient pas manquer de la chercher plus au Sud ! Se laisserait-on prendre au mouillage par les vaisseaux de Hood, Graves et Rodney réunis ? Il ne faudrait, en effet, pas beaucoup de vaisseaux, pour bloquer la passe où, bien à l’abri du Cap Henry, la flotte était mouillée, et dans ce cas la Chesapeake ne deviendrait-elle pas le tombeau de la flotte française… De Grasse avait bien des raisons d’être soucieux, mais il était également inquiet sur l’arrivée de l’escadre de Barras, qui aurait déjà dû se trouver là.

C’est au milieu de ces menaces qu’une frégate de surveillance, toutes voiles dessus, apparut à l’entrée de la baie, se dirigeant vers le vaisseau amiral, le Ville de Paris, et lui annonçait la venue d’une flotte à vue, à cinq mille des caps, venant de l’Est Nord-Est comprenant certainement plus de dix voiles. De Grasse commanda aussitôt à la frégate de repartir en mer, pour ramener davantage de détails si c’était possible, tandis qu’il donnait ordre à la flotte de se tenir prête à appareiller, au premier commandement.

Effectivement, une petite heure plus tard, la frégate était de retour, c’était bien une flotte ennemi qui faisait voile vers la Chesapeake, comprenant vingt-sept vaisseaux, dont environ vingt de ligne à deux ou trois ponts.

Surtout, il ne fallait pas se laisser enfermer dans la Chesapeake ! Un marin français ne se bat pas au mouillage… Le signal d’appareiller est cette fois vraiment lancé. Les lourds vaisseaux se chargent de toile et les câbles énormes retombent à la mer. Le vent souffle du large ce qui complique la situation, d’autant que la marée monte ne facilitant pas les manœuvres, chaque bateau sortira  donc à son rythme et on formera la ligne de bataille, seulement en dehors de la baie…

L’escadre de Bougainville la franchit la première tirant de courtes bordées, l’ennemi n’est plus qu’à quelques milles, le gros de l’escadre, le corps de bataille même de l’amiral de Grasse, est encore dans la passe à tirer des bordées. C’est un instant critique pour l’armée navale, mais à 13h 45, au grand soulagement de toute la flotte, le ‘Ville de Paris’ qui arbore les couleurs du chef de l’armée navale, double enfin le cap Henry et prend sa place dans la ligne de bataille. La flotte se trouve désormais en mer libre, en bonne formation face aux Anglais, dont la ligne sabords béants, se rapproche, et par chance, c’est même ahurissant, ils n’ont même pas essayé d’attaquer Bougainville, lorsqu’il était seul en dehors de la Baie, ce qui leur aurait pourtant été un jeu d’enfant ! 

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Sur la dunette du trois-ponts où il est monté, après avoir revêtu sa tenue des grands jours, l’amiral de Grasse, par la noblesse même de son allure et sa haute stature, apparaît à tous comme le symbole même de la guerre et de la victoire. Sa grande vigilance qui l’avait conduit à refuser de ne pas mouiller plus avant dans la baie, porte ici ses fruits, ainsi que l’entraînement intensif auquel il a soumis ses équipages, ce qui vient de permettre, vent debout, d’appareiller et de former la ligne de bataille dans un minimum de temps. Alors, c’est le moment, le chef de l’armée navale ordonne : “ Branle-bas de combat ! Vive le Roi ! ” 

L’amiral anglais Graves avait, dans le même temps, fait également former à ses vaisseaux la ligne de bataille. La flotte anglaise comprenait dix-neuf vaisseaux de ligne dont deux trois-ponts de quatre-vingt-dix-huit canons, douze de soixante et quatorze et un de soixante et dix, au total la flotte anglaise pouvait mettre en batterie mille quatre cent dix canons. Au centre, le corps de bataille de l’amiral anglais Graves dont la marque flottait sur le vaisseau amiral ‘le London‘ et formant l’arrière garde, l’amiral Hood.

Les Français alignaient vingt-quatre vaisseaux de ligne dont un trois-ponts, le ‘Ville de Paris’ de cent quatre canons, trois de quatre-vingt, dix-sept de soixante et quatorze et trois de soixante-quatre, au total mille sept cent quatre-vingt-quatorze canons. L’infériorité anglaise était compensée par le lourd désavantage qui pesait sur les Français car mille huit cent quatre-vingt-dix officiers et marins étaient restés à terre, comme on se le rappelle, pour participer aux opérations du transport des troupes franco-américaines au Nord de la baie, et d’autre part, fait non négligeable, les Anglais avaient l’avantage du vent, ce qui leur permettait d’engager ou de refuser le combat.

Pendant plus d’une heure, les deux lignes ennemies vont courir parallèlement, hors de portée des canons, enfin l’arrière garde et le centre anglais ouvrent le feu qui est durement ressenti par l’escadre de Bougainville, ‘le Réfléchi’, cinquième de ligne  reçoit la première bordée anglaise qui tue son capitaine M. de Bourdet, les quatre vaisseaux de l’avant-garde essuient à leur tour le feu de huit vaisseaux anglais, tandis que M. de Castellane, capitaine du vaisseau, ’le Marseillais’,  subissait le plus fort tir  de l’ennemi, mais aussitôt il infligea, en retour, les plus lourdes pertes à ce dernier. ‘Le Diadème’, vaisseau français, criblé à bout portant s’embrase, et il est sur le point d’être pris à l’abordage, mais il est dégagé rapidement par ‘le Saint Esprit’ et le capitaine Chabert “ qui ouvrit un feu si violent sur ces Messieurs d’Albion qu’ils ne purent le supporter, si bien qu’ils durent revenir au vent. 

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De son côté, le chef d’escadre de Bougainville faisait du bon travail, trop éloigné pour porter lui-même secours au ‘Diadème’, il tourna ses canons vers ‘le Terrible’ qui fut à tel point criblé, que les Anglais furent obligés de l’incendier quelques jours plus tard ! Après ce dur engagement, les Français avaient l’avantage, le centre anglais avait été fortement touché par l’arrière-garde française qui l’avait rattrapé. A présent, les Français pouvaient diriger leurs canons en enfilade sur les vaisseaux anglais, qui leur venaient droit dessus, alors profitant de l’avantage que lui donnait le vent, l’amiral anglais Graves rompit le combat, tout en éloignant sa flotte, afin qu’elle soit hors de portée des canons français. Le soleil se couchait, le feu cessa des deux côtés.

L’ennemi se tint prudemment à distance durant cinq jours, le vent lui étant toujours favorable, et les Français n’arrivaient pas à s’en rapprocher. Les deux flottes ennemies allaient ainsi s’observer, les feux restèrent clairs la nuit. Les Anglais, avec le vent pour eux, pouvaient ou non décider d’engager le combat mais ils le refusèrent. De l’engagement du 5 septembre, ils avaient eu beaucoup de pertes, des morts et un nombre important de blessés, également un vaisseau, transpercé de part en part de boulets, avait perdu ses deux mâts et ses vergues de hune, à un autre la mâture  menaçait à tout moment de s’écrouler et un autre encore, ‘l’Intrepid’, n’avait plus de mât ni de vergue de hune, ‘l’Ajax’ faisait presque autant d’eau que ‘le Terrible’ et il  finit d’ailleurs par couler. Presque tous les bateaux avaient subi de dures avaries, sauf ceux de la division Hood, ce qui peut faire comprendre que l’amiral Graves fût si peu pressé d’engager un autre combat. Les Français dénombraient également bon nombre de blessés et de tués, ‘le Pluton’ était dégréé mais seuls ‘le Diadème’ et ‘le Pluton’ avaient réellement souffert et ne pouvaient garder la ligne. ‘Le Souverain’ prit leur place et la journée se passa sans autre incident.

Durant la nuit, les escadres poursuivirent leur course parallèle, les vaisseaux gardant leurs feux clairs et provocants, chaque ligne se maintenant à trois milles de l’adversaire. Ayant l’avantage du vent, l’amiral Graves ne pouvait en effet rompre le contact, sans être accusé de fuite, et il avait constaté au matin du 7 septembre avec une grande inquiétude que les Français n’avaient guère souffert de la bataille, aussi il envoya chercher l’amiral Hood pour le consulter. 

A cet instant-là, les amiraux, Graves et Hood, se critiquèrent vivement, chacun reprochait à l’autre quelque chose. Hood critiquait Graves de ne pas avoir profité de lancer l’attaque lorsque Bougainville était seul, sorti de la passe, et Graves accusait Hood de ne pas avoir fait l’impossible pour engager le combat. De plus, Rodney absent, malade et reparti en Angleterre, ne manquerait pas de désavouer de son côté les deux amiraux.

Le chef de la flotte anglaise, Graves, ne désirait pas entrer dans la baie de la Chesapeake pour y secourir Cornwallis, c’était une manœuvre hardie mais très dangereuse que seul, peut-être, Rodney eut pu tenter.  Cependant, il envoya malgré tout vers la terre, deux frégates, la Richmond et l’Isis, mais cela contre l’avis de Hood.

Pourtant la journée fut paisible, les Anglais avaient mis tout l’équipage du ‘Terrible’ aux pompes, tentant de le garder à flot, cependant vers le soir, Graves observa que les Français, à la suite d’une manœuvre habile, les gagnaient au vent, et à l’aube du 8 septembre, sur la dunette du Ville de Paris, l’amiral de Grasse put grâce à cette situation propice, ordonner à son capitaine de pavillon de faire signal à l’armée navale, de se porter sur l’ennemi.

Les Anglais, une fois de plus, se dérobèrent toute la journée, des grains séparèrent aussi les adversaires qui tentaient de rester à vue, enfin le matin du 9 septembre, l’amiral de Grasse ayant enfin le vent favorable, put à nouveau rapprocher suffisamment sa flotte, et donner à nouveau l’ordre de se porter sur l’ennemi. A la vue de l’armée navale française menaçante, tous ses sabords ouverts, qui se dirigeait sur lui, Graves hissa le signal de la retraite générale, et sa flotte, aussitôt toutes voiles dessus, s’échappa définitivement.

De Grasse fort surpris par ce revirement subit, ne jugea pas utile de le poursuivre, ses objectifs étaient finalement atteints. A quoi bon alors risquer les vaisseaux du roi dans une poursuite qui l’éloignerait de la baie, alors que les alliés avaient encore besoin de la protection de la flotte contre Cornwallis ?...

Barras, quant à lui, avait profité très judicieusement de ce que la flotte anglaise était occupée avec Grasse, pour longer la côte au plus près, et sans être inquiété un seul instant, il était entré dans la Chesapeake avec ses douze vaisseaux de ligne et ses dix-huit transports. Il avait alors, tout de suite, mis ses troupes à terre et ses renforts d’artillerie de siège à la disposition des alliés, qui en avaient, il est vrai, le plus urgent besoin, pour donner l’assaut de la forteresse.

Tandis que l’armée navale française revenait vers la Chesapeake, l’escadre anglaise avait de gros soucis avec ‘le Terrible’ dont les hommes, épuisés aux pompes, avaient hissé le signal de détresse. Le conseil de guerre décida de sacrifier le vaisseau qui fut incendié et coulé.

Graves, debout sur la dunette, regarda longuement la haute flamme qui s’élevait vers le ciel, embrasant d’une lueur sinistre la mer et toute la flotte : “ Ces malheurs répétés, en vue d’un ennemi supérieur qui nous harcelait - écrira-t-il - nous emplissaient l’esprit d’anxiété et nous mettaient dans une situation peu enviable. ”

virginiacap.jpghttp://membres.multimania.fr/camoin/indepenusa.html

Cette bataille laissait les Français seuls maîtres de la Chesapeake, et allait permettre aux généraux alliés, franco-américain, de gagner la guerre grâce à eux. L’Anglais Callender écrira plus tard, avec une amertume, non feinte : “ Ce n’est pas la déclaration d’Indépendance qui a donné le jour aux Etats Unis, ce fut la bataille de la Chesapeake qui décida l’issue finale de la guerre, couronna l’œuvre de Washington et réduisit en cendres notre ambition grandiose, de conserver l’Amérique du Nord, sous l’obédience de la Couronne d’Angleterre. ” 

Les Américains ne sont pas moins catégoriques, ils parleront d’un “ Waterloo naval ” aux immenses conséquences et les historiens, pourront affirmer : ” Sans la victoire de Grasse, ce n’est pas la capitulation de Cornwallis mais bien celle de Georges Washington que l’Histoire aurait enregistrée à Yorktown. ”

Pendant que les Anglais dépités, retournaient à New York, l’amiral de Grasse faisait voile, sans plus attendre, vers la Chesapeake où il arriva le 11 septembre suivant, précédé de peu des deux frégates anglaises dont on se souvient, la Richmond et l'Isis,  qui devaient tenter d’aller remettre à lord Cornwallis le message du général Clinton, confié à l’amiral Graves. 

“ Faites signal aux frégates ‘l’Aigrette’ et ‘la Diligent’, ordonna aussitôt de Grasse pour qu’elles prennent en chasse ces deux ennemies et les capturent. ” Ceci fut rapidement fait par ces deux rapides boulinières. L’escadre de Barras arrivée précédemment, s’intégra au reste de l’armée navale qui comptait désormais trente-six vaisseaux de ligne et semblait dorénavant, invincible. 

Tandis que les forces alliées allaient resserrer leur étreinte autour de l’armée anglaise de Cornwallis, désormais prisonnière et enfermée dans Yorktown, l’amiral anglais Graves tentait de regagner New York, pour embarquer au plus vite l’armée de six mille hommes du général Clinton, ainsi que du matériel et tout ce qu’il était besoin pour revenir malgré tout, ravitailler Cornwallis, afin d’essayer de forcer le passage de la baie… Les alliés connaissaient cette ultime tentative, il fallait que Yorktown tombe avant le retour de Graves…

* Fréderic Haldimand, gouverneur anglais, mis à la tête de la province of Québec, de 1777 à 1783, craindra pendant toute la durée de la guerre d’indépendance des colonies anglaises que les Canadiens Français ne les rejoignent, il tentera  aussi, mais en vain, que la colonie anglaise du Vermont reste britannique.

* Elles étaient appelées boulinières, parce qu’elles naviguaient à la bouline, c’est-à-dire grâce au cordage de ce nom, servant à tenir une voile pour lui faire prendre au mieux le vent, et permettant une navigation qui remontait très vite au vent.

Publié dans Culture

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François Bonnaut 27/02/2012 13:23

Bonjour monsieur Dornac, je lis avec grand intérêt, depuis le début, la série sur la Nouvelle France de votre blog, les jours passent mais cela fait longtemps que je veux vous faire ce commentaire
pour vous dire combien c’est important que vous diffusiez ainsi les textes de Marie-Hélène Morot-Sir.. Cela non seulement pour les Français en France qui en étant plus au fait de ce que nous vivons
depuis 250 ans nous comprendront mieux, et qui sait nous soutiendront peut-être.. mais aussi pour nous au Québec, notre Histoire nous est tellement peu apprise et principalement à la jeunesse qui
serait davantage prête à résister à cet assimilement où on nous entraîne inexorablement.. Merci à vous, et merci à cet auteur que nous apprécions énormément .

Aude Dufour 26/02/2012 20:42

Impossible de ne pas venir vous lire chaque semaine tant les textes de Marie-Hélène Morot-Sir nous intéressent ici au Québec... Je suis de l’avis de Monsieur Tremblay, l’indépendance arrachée de
haute lutte par les colons révoltés de Nouvelle Angleterre a eu une conséquence fatale sur nos ancêtres français, parce que même si depuis un peu plus de dix ans ils devaient plier sous la loi du
conquérant.. ils étaient majoritaires sur leur sol de la Nouvelle France jusque là ..

jdor 26/02/2012 20:48



Oui, cela ressort très bien du texte de Madame Morot-Sir et vous le confirmez parfaitement. Quelle tristesse, pour le Québec...



Paule Brajet 26/02/2012 20:13

Bravo, j’adore vous lire ! merci à Marie-Hélène Morot-Sir de tant nous intéresser à l’Histoire du passé!C'est absolument fabuleux..

Pierre Hébert Tremblay 26/02/2012 17:29

C’est réellement important de nous rappeler par ces textes et ces récits si bien décrits, notre Histoire et celle des états-unis car non seulement nous sommes imbriqués les uns aux autres sur ce
même continent Nord Américain, mais de plus c’est à cause de leur indépendance que d’un seul coup autant d’anglo saxons se sont déversés chez nous au Canada qui venait d’être conquis depuis à peine
13 ans parles Anglais, au moment de leur déclaration d’indépendance . Jusque-là nos ancêtres avaient pu largement se faire respecter mais avec l’arrivée massive des loyalistes anglo saxons, qui ont
exigé que les lois soient de plus en plus faites en leur faveur, cela a été de plus en plus difficile pour eux..

jdor 26/02/2012 17:32



On oublie trop souvent l'imbrication des événements. L'importance du travail des historiens est aussi de montrer cet aspect de choses...



Jean Yvon Couillard 26/02/2012 16:32

Cette guerre d’indépendance américaine dont nous ne connaissons que les grandes lignes historiques réelles, mais beaucoup plus les dérivés qui ont été montrés par des films à grand spectacle
souvent pouvant servir de propagande pour tel ou tel camp tant du côté anglais qu’américain, nous en avons cette semaine un récit très instructif, réaliste grâce à de nombreux détails que nous
donne Marie-Hélène Morot-Sir. Nous sommes nombreux ici au Québec à la lire, et nous allons tous attendre la semaine prochaine avec impatience pour avoir la suite du récit..

jdor 26/02/2012 16:36



Merci pour Marie-Hélène Morot-Sir ! Elle le mérite amplement !