La France en 2012, quel état et quel avenir ?

Publié le par jdor

Par Hervé Gindre

La Révolution Française, celle de 1789, a accouché des deux premières républiques françaises, qui se caractérisent par leur brièveté. La république a ensuite été tour à tour dévoyée, corrompue, assassinée, ressuscitée puis euthanasiée au cours du temps. Aujourd’hui, la philosophie des Lumières, les principes démocratiques et sociaux qui ont fondé les bases de cette Nation que fut la France sont, au mieux, ignorés et, au pire, foulés du pied.

La République ne se résume pas à sa devise mais sa devise est une affirmation des valeurs essentielles de la République. Liberté, égalité, fraternité sont les principes que la France a reconnu comme essentiels à son fonctionnement et la gestion de son vivre ensemble. En 1958, mais aussi en 1946 et, avant, en 1880 sous la IIIe République. Il ne s’agit pas que d’une affirmation, d’une pétition de principes éthérés, théoriques. La meilleure preuve de cela, c’est que la Constitution de la Ve République les reprend et les illustre. Bien que la dite Constitution ait pu sembler un corpus dont les règles ont une portée limitée, les réformes de la saisine du Conseil Constitutionnel ont progressivement montré et montrent encore que la Constitution est une loi, essentielle et incontournable, s’appliquant quotidiennement et concrètement à tous ceux qui vivent en France et, dans une certaine mesure, aux Français à travers le monde.

Si l’on prend le temps de s’y attarder, un peu, en confrontant la réalité matérielle et juridique avec cette grande et belle devise, il est aisé de voir que la France est en plein marasme, pour ne pas dire en pleine décadence.

En effet, qu’en est-il de la liberté ?

Les chiffres publiés récemment dévoilent des records, sans cesse battus, de population carcérale. Quand on sait que plus d’un quart des personnes en prison n’ont pas encore été jugées[1], comment ne pas conclure à des atteintes massives à la liberté ? La France à beau être condamnée régulièrement pour sa pratique de la détention préventive et la longueur de ses procédures pénales[2], rien n’y fait.

La pratique de la garde à vue récemment toilettée reste, elle aussi, dommageable voire dévastatrice pour le respect des droits essentiels des justiciables et donc de tout citoyen. Ne nous leurrons pas, l’évolution sur le sujet n’est due qu’à une pression et un risque interne[3] et externe[4] très lourd. Mais elle reste inachevée[5].

Plus encore, avant même d’en arriver à la question du procès ou de l’interpellation, sous couvert de prétextes manipulateurs, il est possible pour l’Etat et ses représentants de surveiller les citoyens moyennant un contrôle très allégé, faute de contradictoire, quand il existe. Entre les fouilles intégrales de véhicules sur un soupçon général et sans de plus ample motif et la « sonorisation »[6] de logements sur de simples soupçons[7], en passant par les tentatives d’imposition de la généralisation de la vidéosurveillance[8], nous voici passés de la présomption d’innocence à l’obligation de laisser vérifier cette innocence.

Plus en amont encore et toujours sous les mêmes prétextes, la France est comparable à des pays bien peu recommandables en matière de surveillance des télécommunications et les perspectives sont sombres si l’on en croit les projets adoptés en Conseil des Ministres concernant les interdictions de consultation de certains sites internet par exemple[9].

Les motifs invoqués (terrorisme, criminalité en bande organisée, pédophilie…) ne sont pas anodins. Mais les moyens de répression autorisés débordent de plus en plus d’un tableau qui semble artificiellement noirci.

La liberté en France a donc de plus en plus un arrière goût d’encadrement et de restriction qui la rend aussi incomplète qu’une bouillabaisse sans poissons… Rappelons Benjamin Franklin, qui rappelait à ses contemporains qu’un pays qui abandonne un peu de liberté pour de la sécurité n’obtient ni l’une, ni l’autre.

L’égalité pourrait bien être un pilier plus solide, pour soutenir la société française. En effet, que n’entend-on les plus libéraux clamer que l’égalité, en France, est de l’égalitarisme voulant absolument faire entrer tout le monde dans le même moule sans reconnaître les talents. Si seulement ce reproche était vrai… Nous pourrions alors aisément agir pour remédier au problème.

Mais que nous prouve la réalité ? Il est vrai que le droit prône l’égalité stricte entre les citoyens, à de rares exceptions près, justifiées par le statut officiel de ces personnes[10]. Mais de manière générale, cette égalité de droit, égalité d’accès au savoir, à la culture, cette référence au mérite est bafouée quotidiennement.

En effet, on peut vérifier quotidiennement qu’un parallèle peut se faire de plus en plus avec la France d’avant 1789 qu’il devient peut-être douteux de qualifier d’Ancien Régime. Ainsi, un enfant a statistiquement plus de chances de rester dans la classe sociale de ses parents (ou d’en chuter) que de progresser. L’ascenseur social semble bien en panne et la crise économique qui frappe le monde depuis quelques années (et pour quelques années encore) sert de révélateur encore plus grand. Les tranches d’âge les plus extrêmes sur le marché du travail sont globalement défavorisées, sans qu’il ne soit question de raisons rationnelles ou cohérentes. Et il ne s’agit pas encore de la discrimination salariale selon le sexe. Des lois existent, la Constitution interdit ce type de discrimination et pourtant, tous les ans, les médias arborent fièrement des études officielles révélant que les femmes sont rémunérées en moyenne 30% de moins que les hommes. Quelle belle égalité…

Il ne s’agit pas de dire que tous les citoyens devraient être égaux absolument, ce qui serait de l’égalitarisme néfaste au bon développement de la société. Il s’agit de dire et de constater, tout simplement, que le conservatisme règne et que ceux qui sont en haut restent en haut, sauf s’ils chutent. Les élites s’auto-reproduisent, si l’on peut dire, et les réseaux, les connaissances, le carnet d’adresse, bref, ce qui s’appelait avant le « piston », tout cela est devenu plus essentiel encore que les compétences, les savoir-faire et savoir-être réels. Dans toutes les civilisations, quand cette consanguinité a atteint un certain niveau et quand le savoir et la compétence sont primés par la connaissance et le relationnel, la civilisation est entrée en une décadence irrémédiable. Il est donc essentiel de sortir de cette spirale infernale pour qui aime et a un tant soit peu d’ambition pour son pays.

Deux des trois piliers de la société française semblent bien fragilisés, mais la fraternité… La fraternité ! Vous savez, cette valeur qui veut que l’on aide son prochain, que l’on se sente d’une certaine manière le frère de son concitoyen, de celui qui a la même nationalité que soi. Quand c’est l’Etat qui revendique cette valeur, que cela peut-il signifier réellement ? Le sujet pourrait être longuement discuté mais, de manière générale, il semble assez incontestable que cela signifie que l’Etat se soucie de ses citoyens et qu’il veille à leur assurer le minimum leur permettant de vivre dignement. Cela inclut, bien sûr, la sécurité évoquée plus haut avec des résultats pour le moins mitigés. Les médias ne sont pas moins remplis de faits divers, parfois plus glauques ou sordides les uns que les autres et les statistiques officielles, dont la fiabilité pourrait être aussi discutée, montrent que la criminalité en général ne baisse pas. Mais allons au-delà de la polémique. Permettre une vie digne aux citoyens, voici qui semble une illustration correcte de la notion de fraternité quand l’Etat la revendique.

Mais que voit-on depuis des années déjà en France ? De plus en plus de salariés ne peuvent plus se loger malgré leurs revenus professionnels. De plus en plus de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, seuil relatif et variable selon chaque pays, certes, mais tout de même. De plus en plus de personnes sortent du système élaboré pour permettre à chacun de bénéficier de la solidarité publique, celle qui justifie le niveau des impôts et se manifeste par l’ensemble des dispositifs d’aides sociales.

Un indice, déjà ancien mais le mal l’est aussi, est fort, très fort. Au milieu des années 1980, il aura fallu qu’un humoriste-humaniste refuse d’accepter la misère qu’il voyait dans son pays pour engager des actions militantes jusqu’au plus haut niveau de l’Etat pour que des mesures fiscales soient prises afin de permettre à des ONG (donc des structures privées !) de faire le travail d’un Etat providence passif et inerte. Les Restos du Cœur étaient nés et, depuis leur naissance, ils ne font malheureusement que prospérer chaque année un peu plus, dans l’indifférence voire avec la complaisance d’un Etat qui se déleste ainsi de sa mission de fraternité et de solidarité.

Il est loin le temps où nos grands-parents voire nos arrière-grands-parents gardaient une place à table pour les pauvres de passage, dans les familles bourgeoises. Il est présent le temps où les voisins des centres d’hébergements diffusent dans les immeubles des pétitions pour réclamer la fermeture des lits sauvant la vie de centaines de malheureux…

Je ne m’étendrai pas sur un autre sujet, encore plus polémique : celui du rapport à l’immigration. Aucun pays européen n’est aujourd’hui en situation de pouvoir se priver d’une immigration, peut être choisie, peut être sélective, mais d’une immigration. Le 23 avril 2012, la banque centrale allemande a déclaré que l’Allemagne a besoin de 200.000 immigrants de plus pour nourrir son économie et entretenir son niveau de prospérité. La France a certes une démographie bien moins défavorable que l’Allemagne. Mais la relation de l’Etat français avec les étrangers et les procédures d’attribution de visas et cartes de séjour est devenue telle que les immigrés les plus recherchés visent d’autres destinations que l’Hexagone…

La conclusion à ces constats, en ce qui concerne la fameuse fraternité, semble au moins aussi désastreuse que pour la liberté et l’égalité.

Après un tel plaidoyer, accablant, que penser, que dire ?

Tout d’abord, il est essentiel de ne pas voir dans les propos qui précèdent un plaidoyer contre tel ou tel. Il s’agit du constat d’une situation issue de plus de 30 ans de désagrégement et de destruction en profondeur des valeurs de la France au profit d’un individualisme, d’un chacun pour soi, d’un enfermement des plus nuisibles et des plus dangereux pour la France, pour les Français et, par ricochet, pour l’Europe.

Ensuite, il faut voir que le problème n’est pas seulement de tel ou tel parti, de telle ou telle idéologie que celui du projet structurant pour la société française et de la capacité d’un nombre suffisant de personnes à le porter et le mener à bien. Et au-delà de ce point, il faudra que chacun se prononce sur le projet lui-même. Aujourd’hui, le modèle social français est détruit peu à peu. La maison France est détruite pièce par pièce, vendue à la découpe au profit d’on préfère ne pas savoir qui. Mais en ce qui concerne les perspectives à long terme, le peuple et ses dirigeants semblent nager dans un brouillard si épais et toxique que la comparaison avec le fameux fog londonien n’est pas exagérée.

Enfin, il s’agit aussi de comprendre que les valeurs communes sont essentielles pour la construction d’une société et qu’un système de valeur de cet ordre ne peut pas se permettre de laisser autant de personnes sur le côté. Aujourd’hui, ce qui gouverne la pensée, c’est le court terme, le profit personnel. Or, ce qui caractérise un système de valeur fondant une société, c’est la recherche d’un bien commun, avec plus ou moins d’implication individuelle ou une implication individuelle pouvant prendre des formes variées. L’intérêt général, sa protection, sa défense et sa promotion sont essentiels pour le bon fonctionnement d’une société. Reste à voir quel périmètre on définit pour cet intérêt général.

A titre personnel, je ne prétends pas proposer un modèle social cohérent, complet et viable. Je n’en ai pas les compétences suffisantes et je tomberais très certainement dans une idéologie plus ou moins pure, ce qui mènerait plus certainement dans un mur qu’ailleurs ainsi que l’histoire l’a montré en tellement d’occasions. Cependant, ce que je sais et ce que je vois, c’est que la France a officiellement séparé l’Etat et les religions en 1905 et, depuis, la société s’est acoquinée avec un nouveau Dieu, l’argent. Les idoles, quelles qu’elles soient, ne mènent qu’à la perte de leurs adorateurs, particulièrement quand elles revendiquent l’exclusivité et excluent les autres. Remplacer les Eglises, les Temples, les Synagogues ou les Mosquées par des Bourses ou des Banques est illusoire et au moins aussi nocif parce que dans les premières, on prône le respect de l’humain quand on prône le respect de l’argent dans les dernières.

Il est essentiel que tous, en France, prennent conscience de cela pour ne pas aller droit vers une forme d’instabilité politique connue sous la IIIe République et pour ne pas revivre le marasme des années 1920 – 1930.

Rappelons, pour ceux qui l’auraient oublié, que cette période se caractérisait par une déconnexion totale des élites et du peuple, une corruption généralisée des élites, un eugénisme parmi les milieux dirigeants et un pourrissement de la société par la montée des extrêmes sur fond de crise économique et sociale grave. Monsieur Guaino, qui tirait la même sonnette d’alarme à la télévision au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle a raison sur ce point, mais il devrait se poser aussi la question de savoir s’il n’a pas participé (parfois lourdement) au pourrissement.



[1] Il s’agit d’un chiffre officiel pour décembre 2011, source : statistiques du Ministère de la Justice (http://www.justice.gouv.fr/art_pix/mensuelle_internet_decembre%202011.pdf , tableau 2).

[2] La jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, veillant au respect de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales, est suffisamment étoffée à cet égard, notamment sur le fondement de l’article 6-1 de la convention susvisée.

[3] Toute garde à vue qui serait illicite au regard d’une convention internationale en vigueur en France serait susceptible d’être annulée et, en conséquence, la procédure pourrait globalement être remise en cause, réduisant à néant les efforts des enquêteurs.

[4] La violation caractérisée et répétée par la France d’une convention portant sur les droits de l’Homme est une mauvaise publicité. Elle pourrait même être la cause de pressions internationales habituellement réservées à des pays réputés peu fréquentables à ce sujet. Pour un pays comme la France, c’est assez inacceptable.

[5] Sur le sujet, le lecteur sera utilement instruit par la lecture du blog de Me Eolas (www.maitre-eolas.fr).

[6] La « sonorisation » est un terme utilisé par les forces de police et les services de renseignement qui désigne le fait de placer des micros et/ou des caméras dans un local, de manière à collecter des indices ou des informations dans le cadre d’une enquête ou d’une surveillance.

[7] Ces deux mesures sont autorisées par les lois Perben du début des années 2000.

[8] On se souvient des tentatives gouvernementales d’imposer cette vidéosurveillance aux municipalités malgré leur éventuel désaccord.

[9] Il s’agit des déclarations et promesses de mesures anti-terroristes annoncées suite aux tueries de Montauban et Toulouse et des conséquences tirées très vite (trop vite ?) de la personne de Mohammed Merah.

[10] Ainsi en va-t-il de l’immunité civile et pénale du Président de la République ou des avantages accordés légalement aux représentants de la Nation, par exemple.

Publié dans Réflexions

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