La Nouvelle France et les actes juridiques de sa fondation

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Par Marie-Hélène Morot-Sir

 La Nouvelle France ne s’est pas fondée du seul et unique fait de l’exploration des premiers Français, et de leur façon de prendre possession du territoire au nom du roi de France, en plantant leurs croix écussonnées aux armes du roi, aux quatre coins de ce vaste et immense pays, même si cela était la façon de procéder. Cela a été avant tout basé sur la volonté du roi Henri IV, qui en avait fait établir tous les documents officiels et privés, constituant une véritable assise juridique légale, indispensable à l’établissement de la petite colonie et à la prise de possession des territoires.

Dès le 3 janvier 1578, Troilus Mesgouez de la Roche monte une expédition, en 1598 il devient lieutenant général des pays de terre Neuve labrador, Canada et Hochelaga emmène des colons qu’il laisse seuls sur l’île au sable, l’année suivante ces colons seront récupérés la moitié seront décédés sans soin et sans secours... Lui-même meurt en 1606.

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Pierre Dugua de Mons

Le deuxième épisode est confié à Pierre Chauvin de Tonnetuit le 22 novembre 1599, il avait lui-même sollicité auprès du roi le monopole des fourrures, ceci sous les ordres de La Roche, il se rend à Tadoussac avec François Gravé du Pont et Pierre Dugua de Mons, ils construisent une petite habitation et laissent quelques hommes passer l’hiver, mais pendant ce temps les marchands de Saint Malo et de Honfleur sont furieux, ce monopole les empêche de travailler, c’est pourquoi ils prennent le prétexte que Pierre Chauvin ne tient pas les promesses de ce monopole en n’amenant pas des colons, et en ne construisant pas des forts et autres habitations.

Une commission d’enquête, dont fait partie Aymar de Chaste, gouverneur de Dieppe, est donc demandée en janvier 1603 où comparaissent tous ces marchands en colère et Pierre Chauvin mais ce dernier meurt en février 1603. Le monopole passe à Aymar de Chaste, il est nommé Vice-roi de la Nouvelle France, et peut donc préparer à son tour, une nouvelle expédition, en envoyant François Gravé du Pont et Samuel de Champlain à Tadoussac, où ils arrivent le 24 mai 1603. Ils seront accueillis par tous les Attichawata et autres Algonquin avec amitié, ils ramènent avec eux un jeune Amérindien, emmené précédemment en France par Pierre Chauvin. Il racontera aux autres Amérindiens tout ce qu’il a vu en France « de l’autre côté du grand lac » que le roi de France est un grand Roi qu’il va les défendre contre tous leurs ennemis Odinossonis… Et au milieu de cette tabagie restée célèbre, Gravé du Pont et Champlain vont signer la première grande alliance avec les Amérindiens, alliance voulue par le roi Henri IV, mais sans se rendre compte qu’elle liera les Français pour les cent premières années, car en faisant alliance avec ces tribus, en les protégeant, ils deviendront immédiatement les ennemis des Odinossonis, et devront lutter contre eux toutes ces longues années de l’installation de la Nouvelle France, et cela jusqu’à la grande paix de Montréal en 1701. Aymar de Chaste mourut très peu de temps avant le retour de l’expédition, à la fin de l’été 1603.

Henri IV - http://www.ladepeche.fr/article/2010/12/16124179-roi-france-henri-iv-avait.jpg

Une Commission royale eut lieu le 8 novembre 1603 signée à Fontainebleau par Henri IV. Elle confère alors à Pierre Du Gua, Sieur des Mons, ancien compagnon de Pierre Chauvin, le pouvoir régalien de le représenter comme lieutenant général en Acadie et autres endroits en Nouvelle France. Sur un territoire allant du 40ème parallèle au 46ème parallèle de l’Amérique septentrionale, territoire qui sera finalement prolongé jusqu’au 52ème parallèle Nord, par « Lettres patentes » le 18 décembre 1603. Cet acte a une portée juridique prééminente dans le droit français, il occupe également une place importante dans le droit international public de l’époque à l’encontre de toutes les autres puissances étrangères, du fait qu’il émane du souverain lui-même et porte sa signature.  

Cette Commission donnait un immense monopole de commerce pour les fourrures de Castor et autres animaux à Pierre Dugua pour qu’il se charge à ses propres frais de conquérir, de peupler et de cultiver tous ces territoires, en y imposant l’autorité du roi de France. En tant que lieutenant général il avait mission de construire des habitations, des forts, des villes si possible, d’y nommer des officiers tant pour administrer la justice que pour la sécurité des habitants, c’était une délégation pratiquement universelle des pouvoirs du roi, puisqu’il était question d’établir une véritable colonie de peuplement et pas seulement un simple comptoir commercial.

Le 31 octobre précédant cette Commission royale d’Henri IV, l’amiral Charles de Montmorency avait conféré, lors d’une Commission navale, le titre et les pouvoirs en mer de Vice-Amiral à Pierre Dugua des Mons car sans ce titre il n’aurait pas pu avoir les pouvoirs nécessaires à la fondation d’une colonie, et surtout cela l’autoriserait à exercer un droit maritime sur tous les vaisseaux français, qui plus tard risqueraient de nuire au monopole de son commerce de fourrures, commerce dont il aurait un urgent besoin pour subvenir aux frais de la colonie. En effet il allait devoir fonder la colonie française, certes au nom du roi, mais cela sans « rien pouvoir tirer des coffres de Sa Majesté » en raison de l’hostilité du puissant surintendant des finances d’Henri IV, Maximilien de Béthune, futur duc de Sully, mais en raison aussi, du roi lui-même, car il ne voulait rien prendre à sa charge expliquant que les expéditions financées par le royaume avaient toutes échouées, en donnant cette fois-ci un monopole, les résultats seraient peut-être au rendez-vous ! Pourtant ce monopole octroyé allait apporter bien des soucis… Jean de Biencourt sieur de Pontrincourt, seigneur de Guillermesnil, apporta tout son concours à Dugua de Mons, d’autant que « les frais de la marine étaient si importants en de telles entreprises, celui qui n’a pas les reins solides succombe facilement » écrivit Marc Lescarbot ! Pontricourt se chargea de réunir des armes et des munitions, il fournit des officiers et des soldats afin de défendre l’établissement qu’ils allaient devoir créer.

En effet, afin de protéger le monopole du commerce des fourrures officiellement octroyé pour dix ans à Pierre Dugua de Mons, il fut alors interdit formellement à tous les sujets français, hormis le sieur de Mons, de continuer à pratiquer le commerce des fourrures, sous peine non seulement de fortes amendes, mais aussi de saisies légales de leurs vaisseaux ! Ce qui permettrait à ce dernier de bénéficier de tout le profit escompté par ce commerce exorbitant, pour financer correctement la future colonie.

Dans ces conditions, ce n’est pas étonnant que tous les marchands, exclus d’un marché fort lucratif, voyant tout le profit donné au seul Dugua de Mons, un huguenot de surcroît, qui avait combattu aux côtés d’Henri de Navarre contre la Ligue catholique, aient engagé des contestations auprès des parlements de Bretagne, de Normandie et de Paris. Henri IV a envoyé des « Mandements » à ces Parlements, les obligeant ainsi à enregistrer ces lettres patentes du mois de décembre 1603, cependant les remous furent tels, que la naissance de la Nouvelle France aura été empreinte de nombreuses complications, oppositions virulentes et embarras administratifs de toutes sortes, ce qui amènera le roi à céder à ses importantes pressions comme nous allons le voir.

otd.98.05.13.a.jpgPontrincourt - http://caperblogs.com/?tag=history

Afin que tout soit établi légalement, le 10 février 1604 Pierre Dugua de Mons forme  une société financière « ladite entreprise du Canada » signé devant un notaire de Rouen, avec deux marchands rochelais. Le 7 mars 1604 de Mons et Pontrincourt levaient l’ancre au Havre et faisaient voile vers le Nouveau Monde avec un bon nombre de gens de qualité, désireux d’aller fonder un pays. Un deuxième navire avec François Gravé du Pont et Samuel de Champlain suivait, avec vivres et matériels, tout avait été parfaitement organisé en prévision de cette installation. C’est ainsi que Pierre Dugua de Mons se rendit en Acadie pour établir la première petite colonie à l’île de Sainte Croix, où l’installation dut se faire rapidement l’hiver approchant… il avait renoncé pour l’instant à se fixer dans le Saint Laurent, « ayant gardé de ce climat, où il était allé précédemment avec Pierre Chauvin, le plus désagréable souvenir ! » Il laissa tout le monde dont Samuel de Champlain s’installer au mieux à cet endroit, mais ils passeront un hiver désastreux, sans doute à cause du choix malheureux de cette île, une neige de cinq pieds durant plus de cinq mois consécutifs, le froid si vif que le cidre et l’eau gelaient dans les tonneaux et aucun moyen de s’approvisionner en eau douce sur l’île, ni en bois de chauffage d’ailleurs ! Trente-six personnes moururent du scorbut durant ces mois terribles d’hiver, rajoutant à la déception ! L’arrivée au printemps de Pont Gravé depuis Honfleur avec vivres et renforts les tirèrent de cette situation désastreuse, ils en étaient au point de vouloir repartir en France sur les bateaux des pêcheurs de morue, des bancs de Terre-Neuve ! Ils traverseront la baie des Français (aujourd’hui baie de Fundy) et choisiront de s’installer sur le territoire de Port Royal, même si l’attribution en avait déjà été faite à Pontrincourt, mais il fallait bien fixer la colonie ambulante ! Sous la direction de Pont Gravé et de Champlain, les habitations et l’aménagement commencèrent à être rapidement assez confortables.

ordre-du-bon-temps.jpgl’Ordre du Bon Temps - http://www.collectionscanada.gc.ca

La vie s’organisa, l’esprit français s’y affirma pétillant, en effet rire, se distraire, être heureux malgré les circonstances, face aux difficultés, face à la misère, à la souffrance, cette inclinaison des hommes nourris sur le sol des Gaules leur permet de garder à jamais leur bonne humeur, et c’est grâce à ce caractère qu’ils inventèrent l’Ordre du Bon Temps sous l’impulsion de Champlain et de Lescarbot afin d’animer la vie commune, sous le prétexte de badinages légers mais remplis de finesse et d’érudition. Par la suite un véritable fort sera édifié. Ce sera le premier établissement fixe installé par les Français dans ces contrées septentrionales, le seul établissement européen actuel était alors celui de saint Augustin, en Floride, appartenant aux Espagnols.

Pourtant très rapidement et bien avant l’expiration du monopole accordé, eut lieu un arrêt en Conseil du roi en date du 14 juillet 1605, venant suspendre subitement ce privilège commercial, sans surprise, les puissants marchands de Rouen et de Dieppe en France, mais également ceux de Hollande, tous alliés de l’influent Sully, étaient parvenus à leurs fins ! Privé des ressources financières nécessaires, le lieutenant général, Pierre Dugua de Monts, dut se résoudre à dissoudre sa compagnie de commerce, à fermer Port Royal dès septembre 1607 et à faire rentrer en France tous les premiers Français qui étaient venus s’y établir et qui étaient à présent déjà bien installés… Pontrincourt avait fait un second voyage et était repartit de France emmenant avec lui cette fois en 1606 Marc Lescarbot, seigneur de Wiencourt et de saint Aubert, avocat au parlement, esprit cultivé, écrivain et poète.* Sous l’impulsion enthousiaste de Jean de Biencourt de Pontricourt, les colons avaient travaillé la terre et planté du blé qui donnait déjà, « les germes des premiers grains de France apparaissaient dans le sol de cette nouvelle terre d’Acadie… » Ils étaient entrés en amitié avec les Amérindiens Micmacs et leur grand Sagamos Memberton, et même avec quelques Manhattes, cette tribu barbare qui déplaçait son campement, entre le territoire de ce qui est aujourd’hui New York, le Massachussetts et l’Acadie.. Malheureusement cette première étape de la Nouvelle France, qui, après tant de précédents essais infructueux, avait enfin démarré, fut alors arrêtée net ! 

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Pourtant, à peine quatre mois plus tard, un second acte fondateur remettait en marche la fondation de la Nouvelle France. En effet le 7 janvier 1608 Henri IV rétablissait mais pour une seule année cependant, le monopole des fourrures en faveur de Pierre Dugua de Mons afin de lui permettre « de terminer ce qu’il avait entrepris au dit pays … » démontrant par-là l’intérêt de ce roi pour la colonisation de l’Amérique septentrionale. Cependant Dugua de Mons avait alors un âge assez avancé, il ne se sentait plus d’effectuer une cinquième traversée des mers à la voile ! Ces voyages à travers l’océan prenaient au minimum deux bons mois lorsqu’encore ils ne duraient pas jusqu’à cinq mois dans des conditions terriblement hasardeuses, il fallait faire face aux caprices des vents, aux tempêtes, à la rencontre des pirates ou des Anglais et si le vaisseau arrivait à passer à travers tout cela, il y avait encore le terrible scorbut qui emportait bon nombre des passagers, installés dans une promiscuité assez épouvantable… Pierre Dugua de Mons, en restant à la cour, espérait de ce fait, pouvoir surveiller les intérêts menacés de sa compagnie de commerce, c’est pourquoi il envoya François Gravé Dupont, lieutenant de vaisseau, qui coursait déjà les navires hors la loi, depuis l’avènement du monopole de commerce, les arraisonnant et leurs prenant toutes leurs pelleteries, connaissait déjà parfaitement toutes les mers et le fleuve Saint Lauren. Il lui joignit Samuel de Champlain, son ancien bras droit en Acadie, pour réaliser à sa place le peuplement français à titre permanent cette fois, le long du grand fleuve. Et c’est ce que fera Samuel de Champlain en fondant Kébec le 3 juillet 1608.

Pourtant au bout de l’année écoulée, les mêmes marchands vindicatifs obtinrent gain de cause auprès du roi et le mandat ne fut pas renouvelé afin que le commerce des fourrures soit à nouveau libre pour tous. Pierre Dugua s’est donc retrouvé privé définitivement de moyens financiers importants pour soutenir la fondation de Québec, qu’il a malgré tout réussi à approvisionner une dernière fois en 1612, et cela malgré la mort du roi, son royal protecteur, survenue brutalement par ce pénible assassinat en mai 1610.

Pierre Dugua se démettra après l’accès au pouvoir de la très catholique Marie de Médicis, et le prince de Condé lui succédera, avec quant à lui, un monopole de commerce de 12 ans et le titre fort honorifique de Vice-Roi, que personne cette fois ne lui contestera, titre remplaçant celui de lieutenant général qui avait été donné à Pierre Dugua n’étant pas lui-même de noblesse assez élevée pour avoir droit à ce haut titre !

Pierre Dugua de Mons s’occupera une dernière fois d’envoyer Jean de Biencourt sieur de Pontrincourt, d’aller rouvrir le domaine de Port Royal après qu’il ait été incendié en 1613 par l’Anglais Samuel Argall. Jean de Pontrincourt avait reçu et accepté, dans les années précédentes, la charge de lieutenant général gouverneur du pays et des territoires, côtes et confins de l’Acadie le 25 février 1606.

C’est ainsi que les premiers Français commencèrent à s’installer en Nouvelle France et à bâtir ce magnifique pays, grâce à la volonté du roi mais grâce au courage de quelques hommes de grande valeur. 

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*Marc Lescarbot décrira par la suite avec de nombreux détails l’implantation des Français en Acadie dans son « Histoire de la Nouvelle France ». A son départ de France sur le bateau qui l’emportait son cœur éclata en morceau et il déclama : « Beau regard de l’univers, nourrice des lettres et des arts, secours des affligés, appui de la religion chrétienne, très chère mère… » Faisant ainsi un touchant et sincère adieu à la mère patrie de sa plume de poète…

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Paule Brajet 15/01/2012 21:22

Chaque fois quel plaisir de vous lire... merci de vos textes d’Histoire si prenant !

Pierre Michel Couture 15/01/2012 21:18

Quel plaisir de vous retrouver chaque fois avec un nouveau récit sur notre passé. Cette fois ces actes juridiques fondateurs de notre pays sont très intéressants car ils démontrent bien, que dès
Henri IV, l’idée du roi était réellement de coloniser, d’amener des Français et d’installer une colonie... Alors que Samuel de Champlain donner plutôt l’idée qu’il veut, quant à lui, installer un
poste avancée à Québec avec des personnes à demeure, mais dans le but de partir faire des expéditions pour trouver la mer de Chine.. Très intéressant de nous montrer cet intérêt du roi pour la
colonisation. . merci à vous.

Vincent Bourgeois 15/01/2012 21:09

Je viens tout juste de lire les deux textes de Marie-Hélène Morot-Sir de cette fin de semaine, et je veux seulement vous dire combien une fois encore je suis surpris et enthousiasmé par ces
récits.. l’incroyable caractère de ces Français qui s’élançaient à travers les mers pour aller s’installer sur un autre continent, sans savoir toujours ce qu’ils allaient y trouver... et ce
Pontrincourt s'acharnant à faire défricher la terre pour faire pousser du blé.. le froid glacial de l’hiver, et le scorbut qui emportait tant de personnes.. la rencontre et l’entente avec ces
peuples Amérindiens si différents d’eux... les ennuis avec les marchands de Saint Malo ou de Honfleur et de ce fait la fin du monopole qui oblige tout le monde à rentrer en France...le désir
d'Henri IV d'envoyer du monde là-bas.. Que de choses passionnantes que j’ignorais et que j'apprends.. Merci vraiment.