La sécurité publique du Brésil au défi de la citoyenneté

Publié le par jdor

J’ai reçu ce texte, ainsi que deux autres, de Marilza elle-même. Nous nous connaissons depuis plusieurs années. C’est une belle preuve de confiance et d’amitié envers moi. Ce texte a été publié sur Médiapart, en juillet dernier.

J’ai toujours considéré que les frontières du monde ne s’arrêtaient pas à celles de l’hexagone. D’où ma joie de publier le texte de Marilza. Je crois, j’espère, que vous, lecteurs, vous serez intéressés par ce texte parlant du Brésil. Je vous en souhaite bonne lecture. (Jean Dornac)


Par Marilza de Melo Foucher avec Médiapart

 Face à la violence et à la criminalité, le sentiment d'insécurité est courant chez les Brésiliens, comme l'a montré une étude réalisée par l'Institut de recherche économique appliquée (IPEA) et publiée par l'Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE) en décembre 2009. En outre, selon les informations tirées de l'Enquête nationale auprès des ménages, menée par l'IBGE en 2009, 47,2% des personnes interrogées ne se sentent pas en sécurité dans leur ville. Environ 60% des ménages recourent à un dispositif de sécurité. Entre septembre 2008 et septembre 2009, 7,3% des personnes âgées de 10 ans et plus ont été victimes de vol. Le pourcentage correspond à 11,9 millions de victimes. Durant cette même période, 2,5 millions de personnes, toujours âgées de 10 ans et plus, ont subi une agression physique.

 Cela fait très longtemps que les Brésiliens sont confrontés au problème de la violence. En effet, la violence n'est pas un phénomène récent, elle est comme intrinsèque à l'histoire de ce pays, comme légitimée historiquement dans la société brésilienne. Le Brésil fut marqué par l'esclavage colonial, mais son abolition n'a pas pour autant conduit à un changement de comportement des oligarchies rurales en générant une société servile durant les premières Républiques.

 Dans la dernière décennie, la sécurité publique est devenue une question fondamentale, et le principal défi à la primauté du droit. Jamais, dans l'histoire récente, le débat sur la violence n'avait pris autant de place dans l'agenda public. Le moment présent est crucial pour comprendre comment l'Etat, dans ses différentes sphères de pouvoirs, est en train de travailler pour s'attaquer à la violence criminelle. Ainsi, au cours des dix dernières années, la violence a commencé à être discutée sous un nouvel angle dans toutes les sphères de la société : non plus seulement comme une simple question liée à l'analyse de la périphérie des grands centres urbains. L'une des pistes pour appréhender différemment le phénomène de la violence est de mettre en perspective sécurité publique et citoyenneté.

Pour comprendre ce dont il s'agit, Mediapart est allé à la rencontre de trois personnalités engagées à différents titres dans la lutte contre la violence.

César Barreira, sociologue, ancien président de l'Association des sociologues d'Amérique latine, a pris la tête de la toute nouvelle Académie d'Etat de sécurité publique de l'Etat du Ceará (nord du Brésil), créée pour donner une formation rénovée aux policiers de l'Etat. Il explique les raisons qui ont poussé à la création de l'établissement, et les objectifs poursuivis, axés sur l'Etat de droit et la construction de la citoyenneté.

Enseignant, chercheur, docteur en sciences sociales, José Vicente Tavares travaille lui aussi, depuis plusieurs années, sur la question de la violence et de la sécurité dans un Etat de droit. Comme César Barreira, José Vincente Tavares est un ancien militant de gauche, intellectuel très engagé auprès des mouvements sociaux au Brésil et dans la lutte contre la dictature. En vidéo, il détaille comment «la politique sociale amène à la prévention de la criminalité» et revient sur quinze ans d'évolution des questions de sécurité intérieure.

 Enfin, Claudius Ceccon, directeur d'une importante et ancienne association qui travaille sur l'accès au droit des habitants des bidonvilles, évoque la «pacification» des quartiers en proie à la violence.

José Vicente Tavares et le «droit à la vie»


La sécurite citoyenne au Brésil par caboclafr

José Vincente Tavares, enseignant, chercheur en sciences sociales revient sur «une longue marche qui commence avec le gouvernement Cardoso, en 1995, le premier plan national des droits de l'homme».

César Barreira, directeur de l'Académie d'Etat de sécurité publique du Ceará

L'Académie d'Etat de sécurité publique du Ceará, Etat du nord du Brésil, vient d'ouvrir ses portes. Rencontre avec son directeur, César Barreira, éminent sociologue et défenseur d'une conception humaniste de la police.

Quels sont les objectifs de l'Académie ?

L'Académie, dont la création a été décidée par le gouverneur de l'Etat, a comme mission première d'unifier et d'intégrer l'enseignement donné aux responsables de la sécurité publique du Ceará. Elle suit l'orientation défendue par le gouvernement fédéral à travers son Programme national de sécurité publique et de citoyenneté. Il s'agit d'une institution nouvelle et pionnière au Brésil, créée pour former et spécialiser les responsables de la sécurité publique de l'Etat et pour actualiser leurs connaissances.

Auparavant, cette formation était décentralisée et chaque corporation de police avait son académie. La police judiciaire ou police civile avait son académie, la police militaire (gendarmerie) en avait deux : l'académie de police militaire pour la formation des officiers et le centre de formation et perfectionnement de soldats ; les pompiers avaient aussi l'académie des pompiers militaires.

L'Etat du Ceará a exprimé, avec la création de l'académie, l'envie de créer une école qui aura pour mission d'intégrer des expériences pédagogiques diversifiées. Les policiers, pompiers et experts du Ceará auront dans cette académie une formation initiale et permanente, pas seulement technique mais aussi humaniste, qui mettra en valeur leur profession. Cette valorisation représente un principe pédagogique dont l'objectif est de contribuer à récupérer la confiance de la population, en augmentant le prestige des professionnels de la sécurité publique et aussi l'estime qu'ils portent à leurs métiers.


Combien de temps dureront les formations ?

L'académie aura trois types de cours. D'abord, la formation professionnelle, qui aura pour but de préparer les admis aux concours publics à travailler dans les différents secteurs et carrières de la sécurité publique : la police militaire, la police civile, les pompiers et la police judiciaire. Ces cours auront une durée moyenne de 12 mois à temps complet.

Ensuite, les cours de spécialisation visent à former les professionnels de la sécurité publique aux postes supérieurs (cadres et officiers). Ces cours auront une durée de 4 à 6 mois. Enfin, des enseignements libres, ou en formation continue, visant à augmenter et actualiser les compétences professionnelles, auront une durée variable, de 1 à 3 mois.

Actuellement, deux cours de formation continue sont coordonnés par notre académie : un cours de gestion de la sécurité publique et un cours de «taser» ou armes non mortelles. Ce mois de juillet débutent les premiers cours réguliers de formation et d'entraînement.

Les professionnels qui auront les meilleurs résultats aux différents cours seront encouragés et recevront un appui pour se spécialiser et s'entraîner dans d'autres académies du Brésil et surtout dans les meilleures académies à l'étranger.

A quel public s'adresse cette formation ? Exclusivement des policiers ou tout professionnel lié à la sécurité publique ?


Le principal public de l'académie sera le policier civil, le policier militaire et l'expert. Cependant, l'académie pourra donner des cours aux professionnels engagés dans le problème de la sécurité publique, de la violence et des conflits sociaux. Dans cette perspective, nous pensons aux professionnels de la presse qui couvrent les problèmes liés à la sécurité publique.

Pour l'instant, l'académie ne fournit que des cours de formation professionnelle et de formation continue. L'objectif est de transformer l'Académie en un Institut d'enseignement supérieur (IES), pouvant offrir des cours de maîtrise et doctorat en sécurité publique. L'Académie doit diffuser et produire des connaissances destinées aux professionnels de la sécurité publique, sous forme de recherche, en offrant aux policiers un enseignement moderne et un contact avec les nouvelles théories spécialisées.

Un des objectifs majeurs est d'assurer le pluralisme des idées par la pleine liberté d'apprendre, d'enseigner, de rechercher et de diffuser la connaissance dans le secteur de la sécurité publique en pourvoyant des expériences nouvelles et en utilisant différentes stratégies d'enseignement.

Sous quelle forme l'académie peut-elle contribuer au changement du cycle violence / répression ? Est- il possible, à l'avenir, de voir se construire un État de droit où les outils de discipline seraient au service des citoyens ?

Les professionnels formés dans cette académie unifiée auront un enseignement d'excellence tant sur un point de vue technique qu'humaniste, avec une attention spéciale portée au respect des droits de l'homme, aux principes d'un Etat de droit démocratique et à la diversité ethnique et culturelle. C'est une nouvelle étape dans l'éducation, la formation et la qualification des professionnels en sûreté publique. C'est un espace d'interdisciplinarité, de rigueur scientifique à haute qualification technologique.

Les questions sociales mondiales actuelles conduisent à relever des défis en matière d'apprentissage des policiers et des experts, tels le trafic de drogues, d'armes et de personnes, avec les nouvelles technologies utilisées par le monde du crime. Les transformations ou complexités du monde moderne demandent un nouveau mode d'enseignement en sûreté publique. Pour faire face à cette situation, les policiers doivent être très bien préparés par l'acquisition d'un savoir humaniste, sociologique, psychologique et hautement technique. Dans cette perspective, l'Académie sera un espace démocratique de sociabilité, mettant la priorité sur la formation technique, mais aussi culturelle et artistique.

La sécurité et la construction de la citoyenneté seront à la base de cette formation. Comment le pays des droits de l'homme, la France, peut-il profiter de l'expérience du Ceará ?

Il est difficile de répondre à cette question. Il faudrait que je connaisse bien les académies de police françaises, mais je pense qu'il est toujours important de maintenir un dialogue permanent entre institutions d'enseignement policier ayant des réalités sociales semblables, mais aussi différentes. Il faut créer des articulations et bâtir une coopération basée sur un échange de connaissances entre académies appartenant à des pays développés et du tiers-monde. L'échange d'expériences de contrôle de pratiques délictueuses ou violentes différentes, et d'affrontement à celles-ci, nous amènera nécessairement à enrichir notre vision sur la criminalité et la répression. Dans cette perspective, apparaissent de nouvelles approches des droits humains, en particulier sur le respect des différences culturelles et ethniques. Nous ne devons pas nous préoccuper seulement du capital technique, mais aussi du capital social, culturel et intellectuel des agents responsables du maintien de la loi et de l'ordre. Je pense que l'art et la culture doivent être de forts alliés dans le combat contre la violence.

Claudius Ceccon, éducateur : «Créer des liens de confiance»

Claudius Ceccon a eu de multiples carrières. Architecte, éducateur populaire, caricaturiste, il est aujourd'hui directeur du Cecip, une association créée à Rio de Janeiro pour favoriser la citoyenneté des habitants des bidonvilles.

Qu'est-ce que le Cecip?

En 1985, grâce à la résistance du peuple brésilien, le pays sortait du cauchemar de 21 ans de dictature militaire et commençait à prendre en main la reconstruction de la démocratie – ou plutôt l'invention d'un nouveau régime démocratique. Conscients que cette transition ne se ferait pas du jour au lendemain, mais demandait un immense effort de mobilisation de toute la société, un groupe d'amis, tous de très grands professionnels dans leurs domaines respectifs, s'est réuni pour mettre en commun ces diverses expériences de vie et contribuer à cet effort de mobilisation.

Il y avait parmi ce groupe Paulo Freire, pédagogue, historien et philosophe de l'éducation, le cinéaste Eduardo Coutinho, déjà connu pour son film Cabra Marcado para Morrer, le physicien Ennio Candotti, président de la Société brésilienne pour le progrès de la science, l'écrivaine Ana Maria Machado, prix Hans Christian Andersen (Nobel de la littérature pour enfants), et des sociologues, médecins, journalistes, ingénieurs, éducateurs, architectes –, une vingtaine de personnes disposées à aider à produire des informations accessibles à un public jusque-là maintenu dans l'ignorance de ses droits de citoyen. C'est à partir de cette mission, auto-attribuée en quelque sorte, que nous avons conçu le Centre de création d'image populaire (Cecip). Nous avons commencé par un projet pilote dans la périphérie de Rio de Janeiro : la «chaîne» de télévision Maxambomba. Chaque soir, dans des lieux différents de la Baixada Fluminense, l'immense banlieue où habitent les ouvriers qui travaillent dans le centre et les beaux quartiers de Rio de Janeiro, un grand écran monté sur un combi Volkswagen montrait des images. Un demi-millier de gens se réunissait pour s'amuser, se voir à l'écran, et participer aux débats qui suivaient les projections.

De cette première phase, mêlant déjà communication et éducation, est sorti, au long de ce quart de siècle, ce que le Cecip est devenu aujourd'hui : un producteur de connaissances et de méthodologies, de matériaux éducatifs, un créateur de campagnes d'intérêt général, de cours et séminaires de formation d'éducateurs. Le Cecip est aussi consulté et respecté par les organes gouvernementaux ou multilatéraux, et par des fondations, pour son savoir-faire.

Le Cecip est en train de réaliser un travail dans les bidonvilles dits «pacifiés». En quoi consiste votre action, concrètement ?

D'abord, il faut préciser que ce qu'on appelle «bidonville» fait partie de la ville dite légale : c'est la solution que les travailleurs ont trouvé pour habiter près de leur travail, face à l'absence d'une politique publique d'habitat populaire. Pendant presque un siècle, ces agglomérations ont été complètement oubliées, comme si elles n'existaient pas. Dans le vide laissé par l'Etat, des formes d'auto-régulation se sont établies pour résoudre les divers problèmes qui existent dans n'importe quelle communauté. C'est dans les années 1980 qu'un nouveau phénomène est apparu : la drogue. Avec la drogue sont arrivés la corruption de la police, les caïds avec des bandes armées, des luttes pour la domination du territoire, un vrai no man's land, où l'État était complètement absent.

La «pacification» que l'on voit maintenant est le résultat d'une nouvelle politique, qui consiste à prendre en main ces territoires, expulser les gangs de la drogue et faire naître une citoyenneté et des droits niés auparavant. Mais il faut beaucoup plus pour que la ville soit unifiée. Ce n'est pas seulement une question policière. Notre travail consiste à aider à planifier les services nécessaires et à organiser la participation active des habitants.

Quel est votre avis sur les Unités de police pacificatrice ? Quelles sont vos suggestions pour associer la sécurité à la construction de la citoyenneté ?

Qu'il redonne leurs droits de citoyens à tous les habitants de la ville est ce que l'on attend de ce programme. Mais cela ne se fera pas si l'on se limite à des actions de l'administration. Il faudra créer des liens de confiance avec ceux qui ont été privés de tout jusqu'à maintenant. Il y a des ressources formidables parmi le peuple. Il faut les connaître et les mettre en valeur.

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