Le flambeau étincelant

Publié le par jdor

 Par Uri Avnery– 14 janvier 2012, mardi 17 janvier 2012

On pourrait penser, a priori, que ce texte de Uri Avnery ne concerne qu’Israël. Ce serait oublier un peu vite, que ce minuscule pays, tant qu’il sera dirigé par des extrémistes, comme aujourd’hui, est une menace pour la paix dans la région et, bien au-delà, hélas… (Jean Dornac)


 

« Flambeau Etin­celant » fait penser au nom d’un chef peau-​​rouge (ou devrais-​​je dire Indigène d’Amérique ?). En hébreu, c’est la tra­duction lit­térale du nom de notre der­nière vedette poli­tique : Ya’ir Lapid.

Cette semaine il a annoncé son intention d’entrer en poli­tique pour fonder un nouveau parti.

Ce n’est pas vraiment une sur­prise. Cela fait main­tenant de nom­breux mois que les spé­cu­la­tions vont bon train. Lapid a laissé entendre plus d’une fois qu’il en avait l’intention, donnant l’impression qu’il ne pas­serait à l’acte qu’à l’approche des élec­tions. C’était habile, puisqu’il était le pré­sen­tateur d’information le plus popu­laire de la chaîne de télé­vision la plus popu­laire. Pourquoi quitter un poste qui vous offre une audience publique unique (avec un joli salaire à la clef) ?

Main­tenant, il s’est fait mettre en demeure par ses employeurs, vrai­sem­bla­blement sous l’effet de pres­sions poli­tiques, de choisir : la télé ou la politique.

Il y a quelques 2061 années, Jules César franchit le Rubicon pour marcher sur Rome, en s’écriant “alea jacta est” – les dés sont jetés. Lapid n’est pas César et il ne parle pas latin, mais ses sen­ti­ments doivent être à peu près les mêmes.

Un jour plus tard, une autre per­son­nalité bien connue, Noam Shalit, a lancé un second dé. Le père de Gilad, le soldat pri­sonnier échangé contre 1027 pri­son­niers pales­ti­niens, a annoncé qu’il allait se pré­senter aux élec­tions à la Knesset sur la liste du parti tra­vailliste. Après avoir mené pendant cinq ans la cam­pagne immen­sément popu­laire pour la libé­ration de son fils, il a décidé de faire un usage poli­tique de son passage de l’anonymat à la célébrité.

Toute une série d’ex – ex-​​généraux, ex-​​chefs du Mossad, ex-​​directeurs généraux – attendent leur tour.

Que signifie cela ? Cela signifie qu’il y a des odeurs d’élections dans l’air, alors que les élec­tions ne sont offi­ciel­lement prévues que dans un an et demi, et qu’il n’y a aucun signe que Ben­jamin Néta­nyahou et ses par­te­naires d’extrême droite aient l’intention de les avancer.

L’ATTRAIT d’un siège à la Knesset est dif­ficile à expliquer. La plupart des Israé­liens méprisent la Knesset, mais presque tous seraient prêts à vendre leur grand’mère pour en devenir membre.

(Une blague juive parle d’un étranger qui vient au shtetl et demande la direction de la maison du chef de la syna­gogue. “Quoi, cette fri­pouille ?” s’écrie l’un des pas­sants. “Ce bâtard”, “Ce fils de chienne”, “ce grippe-​​sou”, répondent les autres. Lorsqu’il finit par trouver son homme et qu’il lui demande pourquoi il s’accroche à la fonction, il obtient cette réponse : “Pour l’honneur !”)

Mais cela est en dehors du sujet. La question est : pourquoi tant de gens pensent-​​ils qu’un nouveau parti a une bonne chance de gagner des sièges ? Pourquoi Ya’ir Lapid pense-​​t-​​il qu’un nouveau parti, sous sa direction, va devenir un groupe majeur à la Knesset et peut-​​être le pro­pulser à la fonction de Premier ministre ?

Il y a main­tenant un trou noir béant dans le système poli­tique israélien, un trou d’une taille telle que per­sonne ne peut manquer de le remarquer.

À droite on trouve la coa­lition gou­ver­ne­mentale actuelle, constitués du Likoud, du parti de Lie­berman et de divers groupes ultra­na­tio­na­listes, pro-​​colonies et religieux.

Que trouve-​​t-​​on à gauche et au centre ? Eh bien, presque rien.

Le prin­cipal parti d’opposition, Kadima, est en pleine déli­ques­cence. Il a misé­ra­blement échoué à se définir un rôle. Tzipi Livni est incom­pé­tente, et il semble que le seul mérite de son rival dans le parti, un ancien chef d’état-major de l’armée, réside dans son origine orientale (il est né en Iran). Les der­niers son­dages donnent à Kadima la moitié des sièges qu’il détient actuellement.

Le parti tra­vailliste qui sem­blait en ascension lorsque Shelly Yachi­movich fut élue pré­si­dente, a de nouveau dégringolé dans les son­dages à son niveau anté­rieur. Et les actions du Meretz n’ont pas pro­gressé. Il en va de même pour les groupes com­mu­nistes et arabes qui végètent en marge du système, si ce n’est en dehors. Tous ensembles ne seraient pas en mesure de sup­planter la droite.

Le trou est fla­grant. Il appelle une force nou­velle capable de combler le vide. Rien d’étonnant à ce que les divers messies en attente entendent une voix inté­rieure leur dire que leur temps est arrivé.

L’ennui c’est qu’aucun de ces pré­ten­dants ne vient avec un message. Ils se pré­sentent sur la scène avec une men­talité de livre de cuisine : prenez quelques phrases popu­laires, ajoutez 3 célé­brités, 2 généraux, 4 femmes, 1 russe et avec le concours d’un expert en rela­tions publiques avisé et deux “conseillers stra­té­giques” vous voilà lancé.

Pour Lapid, les trois phrases popu­laires sont actuel­lement : prenez l’argent dans la poche des magnats irres­pon­sables (qui sont-​​ils ? y a-​​t-​​il aussi des magnats res­pon­sables ?), prenez l’argent dans les ser­vices plé­tho­riques du gou­ver­nement (les­quels ? le ministère de la Défense en fait-​​il partie ?), prenez l’argent des colonies éloi­gnées (de quelle dis­tance ? quid de toutes les autres colonies ?)

Il semble qu’il n’y ait per­sonne dans les alen­tours pour venir avec une conviction pro­fonde, un message qui “brûle dans ses os”, comme on dit en hébreu. Shelly du parti tra­vailliste a un message social sérieux, mais refuse obs­ti­nément de parler de tout autre chose, en par­ti­culier de sujets aussi déplai­sants que la paix et l’occupation. Kadima est fadasse sur tous les sujets. Et Lapid ?

AH, EH BIEN  – cela dépend des son­dages. Lapid est un écrivain pro­li­fique avec de nom­breux livres à son actif et une chro­nique heb­do­ma­daire dans le quo­tidien à grand tirage Yediot Aha­ronot. Mais, même avec un micro­scope, il est impos­sible d’y trouver la moindre trace d’une réponse sérieuse aux ques­tions natio­nales ou sociales brû­lantes pour le pays.

Il se peut que cela soit astu­cieux. Si vous dites quelque chose hors de ce qui fait consensus, vous vous faites des ennemis. Moins vous en dites, moins vous avez d’ennuis. C’est un truisme poli­tique fon­da­mental. Mais ce n’est pas l’étoffe dont sont faits les grands dirigeants.

On a souvent dit de Lapid que c’est l’homme que chaque mère juive rêve d’avoir pour gendre. Il est grand, élégant, fait beaucoup plus jeune que ses 49 ans, et il a une classe de vedette. Il avait aussi un père célèbre.

“Tommy” Lapid était un rescapé de l’Holocauste. Il était né dans l’enclave de langue hon­groise de l’ancienne You­go­slavie et avait passé la deuxième guerre mon­diale dans le Budapest d’Adolf Eichmann. Il devint auteur de romans-​​feuilletons (bien qu’avec moins de succès que son camarade hon­grois Ephraim Kishon), mais il se fit un nom comme ani­mateur de télé­vision en apportant un style com­plè­tement nouveau d’agressivité, de vul­garité dirent cer­tains. Par exemple, lorsqu’une femme accablée de pau­vreté se plai­gnait de sa condition misé­rable, il répli­quait : “Alors, comment avez-​vous payé votre coiffeur ?”

Lapid père avait une double per­son­nalité : dans les rela­tions per­son­nelles il était facile à vivre, et même charmant. Sa per­son­nalité publique était que­rel­leuse et même corrosive.

Il en était de même pour son message poli­tique. Il était célèbre pour la vio­lence de sa haine envers les juifs ortho­doxes. C’était aussi un ultra­na­tio­na­liste enragé, qui alla jusqu’à défendre Slo­bodan Milo­sevic. Mais pour les affaires inté­rieures, c’était un pro­gres­siste authentique.

Il devint presque par accident le diri­geant d’un parti moribond et le mena à un triomphe stu­pé­fiant aux élec­tions, obtenant 15 sièges à la Knesset et devenant un bon ministre de la Justice. Puis le parti vit son impor­tance décroître à nouveau aussi rapi­dement qu’elle avait grandi.

Tout cela nous dit peu de choses sur Lapid Jr. Quelle sorte de pro­gramme poli­tique présentera-​​t-​​il à partir du moment où il devra fournir des réponses ? Contrai­rement à l’agressivité de son père, il prêche la conci­liation, l’esprit d’équipe, la modé­ration. Il se posi­tionne exac­tement au centre et s’efforce d’obtenir le consensus le plus large pos­sible. Ses chances paraissent excellentes.

Pourtant, à partir de main­tenant jusqu’aux élec­tions – quelle que soit la date à laquelle elles auront lieu – le temps pourrait être très long. Israël est un pays cruel, la popu­larité peut s’évanouir rapi­dement. Le premier test poli­tique de Lapid sera de voir s’il peut sus­citer long­temps l’intérêt du public sans sa tribune à la télévision.

Je pense que son entrée sur la scène poli­tique est une bonne chose. Notre système poli­tique a un besoin urgent de sang neuf. Et je peux dif­fi­ci­lement m’aligner sur ceux qui disent que les jour­na­listes ne devraient jamais entrer en politique.

QUELLES SONT ses chances ? Impos­sible à prévoir. Cela dépendra de nom­breux fac­teurs : le moment où vont se tenir les élec­tions, ce qui va se pro­duire d’ici là, y aura-​​t-​​il une guerre ? (Lapid n’a pas été un com­battant, un sérieux défaut aux yeux de beaucoup d’Israéliens.) Et en tout premier lieu : qui d’autre va entrer en scène d’ici là ?

J’espère ardemment qu’une sorte dif­fé­rente de nou­velle force poli­tique émergera – un parti de centre-​​gauche avec un message clair et global : réforme sociale, réduction de l’écart entre les riches et les pauvres, la solution à deux États, la paix avec les Pales­ti­niens et la fin de l’occupation, l’égalité entre tous les citoyens (indé­pen­damment du sexe, de la race, de l’origine eth­nique et des croyances, une sépa­ration totale entre l’État et la religion, la défense des droits humains par une justice forte et indé­pen­dante – tout cela garanti par une consti­tution écrite invulnérable.

Pour cela il vous faut des diri­geants avec les reins solides, prêts à se battre pour leurs convictions.

Peut-​​être Lapid pourra-​​t-​​il, au bout du compte, faire l’affaire, au moins en partie. Peut-​​être attirera-​​t-​​il aussi les suf­frages de membres du Likoud écœurés par le virage néo­fas­ciste pris par quelques uns de ses diri­geants – suf­fi­samment de suf­frages pour ren­verser la ten­dance à la Knesset et mettre fin à la fré­nésie d’extrême droite.

Les pro­chains mois diront si le Flambeau Etin­celant conti­nuera à briller – et sur quoi exactement.

http://www.france-palestine.org/Le-flambeau-etincelant

 

Publié dans Réflexions

Commenter cet article