Le pipeline : la goutte qui fait déborder le vase

Publié le par jdor

Ce nouveau texte de Richard Le Hir concerne, en premier lieu, le Canada et le Québec. Cependant, n’oublions pas qu’il y a peu, Total et quelques autres voulaient des concessions pour chercher, puis exploiter, le gaz de schiste. Pour l’instant, le danger semble écarter, mais nous devons rester vigilant, les compagnies multinationales n’ayant guère l’habitude de renoncer à de juteuses rentrées d’argent… En ce sens, nous sommes également concernés par cet article. (Jean Dornac)


Un Canada fort avec du pétrole sale ? - L’intérêt du Québec doit primer

auton2138-fa310Richard Le Hir - Tribune libre de Vigile
vendredi 8 juin 2012      

Pendant que la grève étudiante monopolise toute l’attention, un dossier majeur est en train d’être bouclé qui ambitionne de modifier de façon profonde les flux économiques au Canada, un peu à la manière du chemin de fer à la fin du XIXe siècle et au début du suivant.

Ce projet s’inscrit dans une stratégie plus large du gouvernement fédéral et de certains intérêts bien connus qui vise à arrimer définitivement le Québec dans l’économie canadienne de façon à couper court à ses ambitions indépendantistes. L’autre volet de cette stratégie est la conclusion d’une entente de libre-échange avec l’Europe dont l’un des effets serait d’ouvrir les services publics (ex : Hydro-Québec) à la concurrence, donc, effectivement, de les privatiser.

Bien entendu, l’Empire Desmarais est au cœur de cette stratégie. Il a compris depuis déjà un bon moment que le secteur des services financiers allait sortir de la crise financière mondiale particulièrement amoché et il doit donc se redéployer dans des secteurs appelés à être plus porteurs dans l’avenir. Pour un groupe dont 80 % des activités sont concentrées dans les services financiers, il ne s’agit pas d’une mince tâche.

D’où la quasi frénésie qui l’agite depuis quelques années pour prendre des positions avantageuses dans des secteurs où la demande de base est solide. C’est le cas des matières premières, des infrastructures et des services publics.

Dans le cas des matières premières, la croissance rapide de pays comme la Chine et l’Inde assurent une demande soutenue. Pour ce qui est des infrastructures, non seulement des pays comme le Canada et les États-Unis ont-ils pris un important retard dans leurs investissements à ce chapitre, mais c’est justement dans les infrastructures que les pays qui traversent d’importantes difficultés économiques choisissent d’orienter le gros de leurs investissements en raison de la rapidité de leurs effets d’entraînement, notamment sur l’emploi. Quant aux services publics, bien qu’ils soient légèrement exposés aux effets de la conjoncture, la demande est surtout fonction des chiffres de population.

Donc, en ce qui concerne au moins l’Empire Desmarais, et uniquement sur le plan économique, cette stratégie apparaîtrait tout à fait sensée. Là où les choses se corsent, c’est lorsque se mettent à intervenir les intérêts des gouvernements qui ont des intérêts non seulement économiques, mais aussi politiques.

***

Il fut un temps pas si lointain où le Canada tirait avantageusement son épingle du jeu sur le plan économique grâce à cette locomotive de croissance qu’incarnait le secteur manufacturier ontarien. Le pacte de l’automobile entre le Canada et les États-Unis et le voisinage du sud-est de l’Ontario avec la capitale de l’industrie, Détroit, avaient eu pour effet de favoriser le regroupement en Ontario d’une importante masse critique de constructeurs et de sous-traitants de l’industrie, et cette province se trouvait à bénéficier de la grande majorité des investissements industriels au Canada en raison de l’importance de la contribution de ce secteur à l’activité économique du pays.

Qui plus est, pendant très longtemps, la faiblesse du dollar canadien par rapport au dollar américain avait favorisé les investissements de cette industrie au Canada. Le « Made in Canada » jouissait alors d’un avantage concurrentiel très important en termes de coûts, avantage qui a culminé en 2002 alors que le dollar canadien ne valait que 0,62 $ US (ironie des ironies, cet événement allait survenir sous le mandat de Jean Chrétien, celui-là même qui s’était moqué des ambitions souverainistes de René Lévesque au temps du référendum de 1980 en suggérant qu’un dollar québécois ne vaudrait que 75 cents).

À partir de 2002, le dollar canadien commence à se redresser, sous l’effet du redressement des finances fédérales entrepris par Paul Martin à partir de 1996. Au fur et à mesure que le dollar canadien prend de la valeur, l’avantage concurrentiel de l’Ontario se fait gruger. Le 15 septembre 2008, jour 1 de la crise financière mondiale avec la banqueroute de Lehman Brothers, il atteint les 0,93 $ US.

Les mois qui suivent vont être dévastateurs pour le secteur manufacturier ontarien, déjà fortement ébranlé par le redressement du dollar canadien. La meilleure mesure de cet effondrement nous est donnée par l’évolution des finances publiques de l’Ontario. De plus gros contributeur à la péréquation au milieu des années 2000, la province voisine en est devenue le plus gros bénéficiaire en 2012 pour une somme de 13 milliards $ représentant 39 % du total des fonds fédéraux disponibles à cette fin.

Avec l’effacement de l’Ontario, le rôle de financier des largesses fédérales est maintenant assumé par l’Alberta qui bénéficie des importantes entrées de fonds que génère son pétrole. Lorsque le cours du pétrole dépasse les 100 $ le baril et que l’Alberta parvient à écouler sa production, le Canada n’a pas trop à s’inquiéter.

***

Sauf que... le pétrole canadien est de plus en plus de source non conventionnelle, et c’est donc du pétrole sale. Nous sommes bien loin des belles années où il suffisait de creuser un trou à la verticale en Alberta pour qu’aussitôt surgisse de terre des centaines de milliers de barils de pétrole conventionnel sur une emprise relativement restreinte.

Aujourd’hui, le pétrole récupérable en Alberta est du pétrole lourd qu’il faut réchauffer dans le sous-sol pour qu’on puisse l’extraire (technique « in situ ») ou du sable bitumineux qu’il faut recueillir sur un site minier pour ensuite le traiter à la vapeur et séparer le pétrole des scories qui sont ensuite rejetées dans l’environnement. Dans les deux cas, il s’agit d’activités qui laissent une empreinte écologique lourde au sol et dans l’air ambiant (1). Le pétrole lui-même contient énormément de soufre, et il doit être traité dans des raffineries équipées en conséquence.

SnapShot_120608_210738-a2810.jpgL’image des sables bitumineux est si négative qu’elle suscite des réactions de plus en plus fortes dans le monde entier. Ainsi l’Union Européenne étudie-t-elle un projet de directive qui « doit fixer une valeur d’émissions de gaz à effet de serre à chaque source de carburant, ce qui pourrait désavantager les sables bitumineux, dont l’extraction, difficile, nécessite une forte quantité d’énergie. Elle produit ainsi une quantité de carbone bien plus importante que le pétrole conventionnel, ce que conteste vigoureusement le gouvernement conservateur d’Ottawa. »

SnapShot_120608_210748-12af9.jpgMais Ottawa a beau contester, les difficultés s’accumulent. Ainsi, au début du mois de mai, le PDG du Goddard Institute for Space Studies de la NASA, James Hansen, affirmait catégoriquement dans une opinion au New York Times : « Si le Canada va de l’avant [avec le développement des sables bitumineux], et si nous laissons faire, ce sera la fin pour le climat actuel » .

SnapShot_120608_190115-8d4c6.jpgEt Le Devoir reprend les commentaires de ce spécialiste mondial en climatologie selon lequel les sables bitumineux contiendraient deux fois la quantité de dioxyde de carbone (CO2) émises par les États-Unis dans toute leur histoire, ce qui correspond environ au tiers de tous les gaz à effet de serre présents dans l’atmosphère terrestre.

Et ces derniers jours encore, Jeremy Rifkin, un économiste américain réputé qui agit comme conseiller stratégique en matière de développement des énergies renouvelables auprès de l’Union Européenne déclarait en entrevue au Globe and Mail : « Pendant que l’Europe et l’Asie se tournent vers le 21e siècle, le Canada est en train de reculer au 20e siècle », allant même jusqu’à qualifier d’« erreur historique majeure » la décision du Canada de s’orienter dans cette voie.

SnapShot_120608_190503-5c557.jpgMais le marché risque de se prononcer dans cette affaire bien avant que les historiens en soient rendus à faire le bilan de notre époque. En effet, le pétrole des sables bitumineux souffre déjà d’une décote de 24 % sur le prix du West Texas Intermediate (WTI), la référence en Amérique du Nord, selon une étude récente de CIBC WorldMarkets commentée dans le Globe and Mail ces jours derniers.

Et quand on rajoute à cela la forte plongée des cours du pétrole ces dernières semaines à la perspective d’un ralentissement économique mondiale, c’est toute la rentabilité des exploitations de sables bitumineux qui se trouve remise en question. Si les projets les plus anciens vont parvenir à tirer leur épingle du jeu, l’avenir est loin d’être assuré pour les nouveaux développements, confrontés à la fois à des défis économiques et environnementaux. Voilà qui semble donner raison à Jeremy Rifkin.

D’autant plus que, et je me permets ici de rajouter mon grain de sel à titre d’ancien président de l’Association des manufacturiers, l’expérience de l’amiante devrait nous avoir appris, tant au Canada qu’au Québec, que lorsque les marchés se mettent à exprimer des réserves sur l’innocuité d’un produit, ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne soit condamné, et ni les interventions ni les subventions ne sont en mesure de renverser la vapeur.

***

Le Canada joue donc économiquement et politiquement son va-tout dans cette affaire, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est très mal engagée.

C’est pourquoi les Québécois doivent prendre tous les moyens pour s’opposer au projet d’Enbridge d’inverser le flux du pétrole dans son pipeline qui courre de Sarnia à Montréal, pour acheminer du pétrole bitumineux vers le Québec, et éventuellement vers Portland au Maine.

SnapShot 120608 190931-fa773Si l’on peut facilement comprendre les Albertains de chercher des débouchés pour leur saloperie devant laquelle même les Américains, pourtant peu regardants sur leurs sources d’énergie, font la fine gueule, il n’existe non seulement aucune raison valable pour les Québécois de sauter sur cette prétendue « occasion » que font miroiter devant leurs yeux les lobbyistes de l’industrie du pétrole et du gaz, à la tête desquels se trouvent notre « Lulu » national, le fantoche à Desmarais, et son comparse André Boisclair, de sinistre mémoire.

***

En matière d’énergie, le Québec a d’autres choix que le pétrole ou le nucléaire. Il les a toujours eus, et il les a plus que jamais. C’est un cadeau du ciel dont nous serions bien bêtes de ne pas tirer le maximum de profit. Tout développement de l’une ou l’autre de ces deux filières sert des intérêts qui ne sont pas ceux du Québec et des Québécois. Tout investissement dans ces filières dessert nos intérêts car il détourne des ressources qui pourraient être affectées à des fins plus productives en termes de bien commun.

En arrivant au pouvoir en 1976, le PQ avait entrepris une analyse en profondeur de ses options en matière d’énergie à l’issue de laquelle il avait conclu, dans une sagesse surtout dictée par l’augmentation rapide des prix du pétrole, que le Québec devait s’appliquer à réduire la part du pétrole dans son bilan énergétique.

En 2012, non seulement sommes nous toujours assis sur la même poudrière sur le plan des prix du pétrole qui peuvent varier énormément en quelques mois comme nous l’avons vu lors de la crise financière (juillet 2008, 145 $ ; 23 décembre 2008, 30,28 $), mais nous devons composer en plus avec une problématique environnementale qui vient confirmer le bien-fondé de cette orientation.

SnapShot_120608_190630-21c3d.jpgEnbridge et ses associés, au nombre desquels on doit déplorer la présence de la Caisse de dépôt qui détiendrait environ 9 % des actions de l’entreprise et une position totale d’environ 2,7 milliards $ , font maintenant miroiter la perspective de nouveaux investissements dans le raffinage à Montréal.

Ils se gardent bien de leur expliquer quelles conséquences négatives aurait l’implantation de nouvelles installations de raffinage à Montréal-Est. En effet, les nouvelles raffineries sont énormes. Elles doivent être capables de traiter de 250 000 à 300 000 barils par jour (b/j). En comparaison, nos anciennes installations de Montréal-Est n’en traitaient que 125 000 en moyenne.

Avec la fermeture progressive de nos raffineries à compter des années 1980 (il n’en reste désormais plus qu’une seule, celle de Suncor, anciennement Fina puis Petro-Canada), les terrains des raffineries ont été décontaminés et restitués à d’autres usages moins lourds. La concentration domiciliaire a également fait son œuvre, et il serait impensable aujourd’hui de construire de nouvelles installations de raffinage sans que le tissu urbain du Grand Montréal ne soit profondément affecté. Le syndrome « pas dans ma cour », vous connaissez ?

Mais c’est surtout qu’il s’agirait d’une grave erreur historique et économique, pour reprendre les mots de Jeremy Rifkin. En effet, le pétrole est appelé graduellement à céder la place à d’autres formes d’énergie. Il va être de plus en plus rare, de plus en plus cher, et de plus en plus contesté sur le plan environnemental.

Si nous avons des choix à faire pour l’avenir, il vaut mieux s’inscrire dans le courant du progrès, et le pétrole n’y figure pas. Même s’il est encore présent, il va l’être de moins en moins. Pour tout dire, le pétrole appartient déjà au passé. C’est vrai pour le pétrole en général, mais c’est encore plus vrai pour le pétrole non conventionnel comme celui des sables bitumineux dans la mesure où il aggrave une situation environnementale déjà alarmante.

***

Voilà donc ce sur quoi repose désormais la prospérité du Canada. Jamais branche ne fut plus précaire, et le Québec serait bien avisé de s’en tenir à distance.

En fait, si l’on fait le total des motifs que le Québec a désormais de penser son avenir en dehors du Canada, ils sont de plus en plus nombreux. Pensez-y : le rejet de Kyoto, les sables bitumineux, le retour en force de la monarchie, l’adhésion aux valeurs néo-libérales les plus extrêmes, le démantèlement de nos programmes sociaux, les interventions militaires agressives, l’étroitesse d’esprit face à l’avortement et à l’homosexualité, l’acharnement contre les jeunes délinquants, le refus de contrôler les armes à feu, l’alignement systématique sur les positions américaines, le soutien inconditionnel à Israël, etc.

Vous reconnaissez-vous dans ce Canada-là ?

 (1) Pour en obtenir une idée tout en demeurant devant votre ordinateur, rendez-vous sur Google et choisissez l’option « Maps ». Dans la fenêtre de recherche entrez Fort McMurray AB, cette municipalité de l’Alberta située sur la rivière Athabaska à 440 km d’Edmonton et à 650 km de Calgary. Orientez-vous ensuite plein Nord en suivant la rivière Athabaska. Vous découvrirez alors plusieurs sites miniers de part et d’autre de la route 63 et de la rivière. En réduisant l’échelle avec votre curseur, vous prendrez conscience de l’énormité de ces opérations.

Source : http://www.vigile.net/Le-pipeline-une-goutte-de-trop

Publié dans Réflexions

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article