Les sacres des Québécois !

Publié le par jdor

Par Marie-Hélène Morot-Sir

Ce comportement du peuple québécois à invoquer le Seigneur, les Saints et les objets du culte ou les objets liturgiques est très particulier.

Ne faut-il pas remonter à l’époque où les Canadiens Français ont recherché les forces qui leur manquaient lorsque la France les a laissés seuls, démunis face à l’adversaire, face au malheur et à l’adversité ? Sans doute ont-ils alors invoqué tous les Saints du Paradis, comme le faisaient leurs ancêtres Français, ils ont recherché dans ces forces supérieures, toute l’aide dont ils avaient le plus urgent besoin et ont bien certainement dû se tourner vers l’Esprit Saint, tous ayant grandi et ayant été élevés dans la religion catholique. Cela a été durant plusieurs siècles leur seul recours. Sans doute pouvons-nous aussi ne pas nous empêcher de penser au Grand Esprit qui a toujours été très présent pour les ancêtres Amérindiens, représentant les forces même de la nature et dont ont pu s’inspirer les Français, et cela d’autant plus, en connaissant les liens d’amitié et d’affection, des liens si forts, tissés si étroitement entre ces peuples, que cela en était arrivé à la création d’un nouveau peuple, le peuple Franco Amérindien. En évoquant l’esprit de tous ces ancêtres réunis, c’est un peu comme une sorte de demande pressante pour que le ciel leur vienne en aide, et effectivement cela les a aidés et soutenus, ils ont trouvé les forces qui pouvaient leur manquer, ils n’ont pas lâché prise, ils ont vécu, et ils ont survécu…

Les descendants de ces Canadiens Français, les Québécois, continuent à invoquer le Seigneur sans réellement percevoir peut-être d’où provient la force qui les anime, lorsqu’ils le font. Aucun peuple n’a eu cette particularité aussi forte d’invoquer le ciel dans l’adversité, de cette façon.

De nos jours, les explications paraissent bien éloignées et différentes, sans doute parce que beaucoup d’eau est passée sous les ponts du Saint Laurent ... Sacrer n’est aujourd’hui pas vraiment convenable, cela peut démontrer un manque d’éducation, même un manque de culture, mais les Québécois vous diront aussi que sacrer ça fait quand même … « du bien en ciboire ! »

Ces jurons, typiquement québécois, ont été créés sur une déformation de mots ayant un rapport avec la religion catholique. Jusque dans les années 70, la religion était très présente dans la vie de l’époque, l’église contrôlait la vie quotidienne de tous et c’est en « sacrant » que certains s’en libéraient... Ceux qui utilisaient ces sacres le faisaient alors, pour montrer leur détachement, vis-à-vis des choses religieuses. Après 1970, l’église ayant perdu la plus grande partie de son influence, le besoin s’en fit moins sentir.

Les sacres des femmes étaient plus doux, par exemple : Sainte bénite, Doux Jésus

Les sacres des adolescents sont plutôt une manière de s’affirmer. Un grand nombre ne sait pas du tout d’où viennent ces jurons. Ils n’ont pas la moindre idée de ce que cela signifie…

Tous ces sacres ou jurons sont tirés de noms ayant trait à la religion, révélant ainsi l’omniprésence et le rôle important joué par l’Eglise dans le passé des Québécois, pour la survie de tout un peuple. L’Eglise, en les soutenant, en permettant à tous de se souder autour de leur paroisse et de leur prêtre leur a permis de conserver leur identité même si l’église s’est révélée par moment manipulatrice, directive, et les a incités à vivre, par la suite, dans la soumission...

Plus tard, au milieu du 20ème siècle, les sacres correspondaient à une transgression beaucoup moins religieuse que sociale. L’affaiblissement du pouvoir clérical, la diminution importante de la pratique religieuse, mais aussi la banalisation de l’usage des sacres réduisirent la force expressive du vocabulaire religieux. Et de ce fait, petit à petit, le sacre ne suscita presque plus aucune nouvelle création

De la même manière que les jurons, les sacres permettent de faire passer une émotion, que ce soit la colère, la frustration, la douleur, la stupéfaction et même l’admiration !

Christ, = crisse, cristie clisse..

Vierge = viarge

Hostie = ostie, esti, asti, ostine

Ciboire = cibole, cibolac et taboire (mélange de ciboire et de tabernacle)

Tabernacle = tabernak, tabarname, tabarniche, tabernouche, tabarouette, calvire, calvette

chirac-au-quebec.jpghttp://cabaneaucanada.over-blog.com/article-1758880.html

Tous ces dérivés de mots religieux avaient été inventés pour éviter, en les utilisant, de commettre un péché grave ou véniel et pour éviter les représailles de l’église, en prononçant un mot ayant ainsi une toute autre signification.

Crisse-moi la paix veux-tu

Je vais te crisser une volée ou te câlisser une volée

Ma femme m’a toute décrissée mon auto

Il travaille vite en sacrament

Je sacre mon camp (foutre le camp)

Maudit que ça fait mal (putain que ça fait mal !)

Des chaînes de sacre se voient également : mon tabarnak d’esti de cavette : tu n’es qu’un hypocrite !

Prononcer un tel juron avait aussi, autrefois, la valeur symbolique de déclarer son apostasie en rejetant l’Eglise. Certains mots pouvaient être considérés comme des blasphèmes principalement ceux faisant référence à la profanation tels ostie, tabernacle, calice… D’où le recours à des euphémismes comme par exemple : tabarouette… D’autres n’étaient considérés que comme de simples jurons. La nature polymorphique du sacre permet de créer tout un suivi de sacres, tout une chaîne de mots, les uns derrière les autres, avec un sens grammatical et syntaxique comme on construirait une phrase normale. Les formes allégées, les mots que l’on veut adoucir, se terminent souvent par « ouche » ou « ouette » comme tabernouche, tabarouette… La combinaison, ou la chaîne, de plusieurs sacres peut évidemment contenir des grossièretés, des insultes…

La population s’est emparée de ces sacres, y compris la population instruite et parfois cela a été observé avec stupeur, même chez certains, parmi le clergé…

L’affaiblissement du pouvoir de l’église, la diminution de la pratique religieuse, la banalisation également de l’usage des sacres, diminuent peu à peu la force expressive du vocabulaire religieux utilisé, et de ce fait les sacres ne suscitent pratiquement plus de nouvelles idées créatrices avec de nouveaux jurons…  

Utiliser un sacre permet d’amplifier le sens de la phrase exemple : au lieu du simple « il fait froid » = « Il fait frette, calice ! » ou encore « c’est un bon film » = « quel calice de bon film ! »

Lorsqu’on se penche sur ces sacres, on s’aperçoit qu’il existe plusieurs formes de verbes dérivés des sacres, chacun pouvant avoir de multiples significations, selon la situation que l’on veut décrire. Un sacre peut même remplacer tout à fait un verbe, principalement les verbes, laisser, donner, mettre, sont les plus faciles à remplacer par le sacre : « … m’a tout calisser çà… » Cela marquerait-il alors un manque de vocabulaire, ou un mode de pensée plus défaillant, puisque les sacres pourront servir autant de verbes, d’adjectifs, d’adverbes que de compléments ?

On voit même des sacres employés dans les œuvres littéraires, cinématographiques ou télévisuelles réalisées au Québec. L’œuvre de Michel Tremblay, par exemple, ou encore  « l’Empire du Sacre Québécois » de Clément Légaré.

Cet usage du sacre ou du juron est finalement le même aujourd’hui partout dans le monde, cela est devenu une habitude, cela brise les normes du langage, transgresse les limites permises.

Nous pouvons observer une différence avec la France mais aussi avec d’autres pays européens, au Québec on jure avec des mots dérivés de l’église et des objets liturgiques, en France avec des mots ayant fort curieusement un rapport avec le sexe : merde, bordel, putain, con ,couilles, couillon… Ces jurons français, certes très usités et employés de nos jours, certains même dans toutes les tranches de la société, ne se voyaient absolument dans les générations précédentes, à part chez les ouvriers ou les personnes peu cultivées…

Pourtant, impossible à un non québécois de tenter de s’y essayer… Combiner des sacres est tout un ART, la combinaison en serait risible si on ne s’y connaît pas, et cela d’autant plus qu’il faut faire très attention, les sacres sont aussi des jurons, même si certains peuvent les employer parfois pour faire des compliments « T’es une ostie de belle plotte, toé Calice ! »

Il est particulièrement intéressant de savoir qu’un professeur de l’université russe de  Saratov, Artiom Koulakov, a fait une thèse de doctorat sur les sacres du Québec, cet homme faisait partie des 15% d’étudiants qui apprenaient le français en Union Soviétique

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Serge Paul Rivard 23/10/2011 16:47


Décidément vos articles nous en apprennent toutes les fois.. ce texte sur nos sacres est excellent.. je l'ai même fait lire .. bravo aussi pour le texte suivant sur Louis Riel que je viens de
trouver à l'instant .. Dire qu'il faut apprendre des choses de notre Histoire en lisant votre blogue français.. Voyez comme on ne nous apprend plus notre Histoire au Québec .. merci beaucoup
vraiment ...


jdor 23/10/2011 16:53



Je dois avouer que je suis très fier de pouvoir publier les écrits de Marie-Hélène Morot-Sir qui aime particulièrement votre beau pays où elle a pu se rendre plusieurs fois. Hélas, comme je viens
de l'écrire à l'une de vos compatriotes, ici, en France, dans le commentaire précédent le vôtre, majoritairement, les gens en sont encore aux clichés, vous concernant. J'espère, si modeste que
soit mon blogue, qu'il permettra à quelques Français de mieux connaître votre histoire, cette histoire qui devrait nous toucher droit au coeur.



Vincent Bourgeois 22/10/2011 20:24


C'est avec un intérêt de plus en plus grand que je lis tous vos articles sur le Québec, celui d'aujourd'hui est tout aussi passionnant et instructif que les précédents, tout en étant assez drôle
pour nous Français, vraiment merci beaucoup à l'auteur qui nous explique si bien les choses... quelle bonne idée de nous parler du Québec.. surtout continuez !
Vincent Bourgeois


jdor 22/10/2011 20:39



Nul doute, tant que j'aurai des textes de Marie-Hélène Morot-Sir à publier, que vous les trouverez ici. Je partage le même bonheur de découverte que vous et vous remerice de l'exprimer si bien.


Jean Dornac