Mon pays, c’est ma langue

Publié le par jdor

 

Curieux sujet me direz-vous. Que vient faire une telle réflexion en cette période de crise et la façon dont le pouvoir se moque du peuple ? J’espère qu’au bout de cet article, j’aurai su vous montrer toute l’importance d’une langue, ici le français, et sa nécessaire protection face à l’envahissement qu’exerce depuis quelques années l’anglais. Certains penseront que j’exagère ou que je cherche à promouvoir un vieux combat.

(source image : http://thaloe.free.fr/francais/today.html)

franglais.jpgRéfléchissez, cependant, à l’exemple de cette phrase issue du supplément de Télérama « Sortir », n° 3188 : « On s’échappe pour aller écouter les set hypnotisant du Sbtrkt, nouvel espoir du dubstep qui mixe avec un masque tribal, au Life, l’un des nombreux clubs du bord de mer ». Le sujet de cette page était : « Les folles nuits de Brighton ». Il est assez logique, dans ce contexte, de retrouver ces mots anglais. Cependant, si nous ne sommes pas habitués à parler anglais, il y a bien des choses difficiles à comprendre, voire impossible. De tels exemples, je pourrais les multiplier. Ainsi, j’adore regarder « Le grand journal » de Canal+. Mais, dans la deuxième partie, il y a une rubrique concernant souvent la musique d’aujourd’hui. La présentatrice, que j’aime beaucoup, use et abuse d’un langage truffé de mots anglais. Bien que j’aie appris, sommairement, cette langue, il y a bientôt 40 ans, je dois avouer que, très souvent, je ne comprends pas ce qu’elle dit. Dans le PAF (paysage audiovisuel français), cette personne n’est pas une exception. Pour « faire jeune », pour être dans le coup, pour être tendance, il faut jeter, en masse, des mots anglais, souvent de surcroît très mal prononcés.

Importance majeure de la langue sur « l’identité nationale »

Qu’on le veuille ou non, c’est notre langue maternelle qui forme notre esprit dès le plus jeune âge. Selon le langage que nous parlons, nous nous sentirons, ou pas, appartenir à tel ou tel pays, telle ou telle région. Un petit exemple personnel ayant abouti à l’impossibilité d’intégration dans ma région de naissance.

Je suis né en Alsace. Ma famille avait un amour particulier pour la France et, du fait de l’histoire récente, elle n’aimait pas l’Allemagne. Nous n’avons jamais parlé que français entre nous. De plus, dans les années cinquante à soixante, années de ma scolarisation, la pratique de l’alsacien, patois local très utilisé, était strictement interdite dans les locaux scolaires comme dans les préaux. Ceci pour que les élèves n’aient pas trop de difficultés en français. Au fil des ans, je me sentais Français et guère Alsacien. Pour ma culture, je me tournais toujours vers la France, jamais vers l’Alsace ou l’Allemagne. Pour finir, je me sentais mal dans cette région, n’ayant guère de points communs avec mes concitoyens alsaciens. J’ai fini par quitter cette région avant l’âge de 30 ans.

Si l’on comprend que c’est la langue qui définit, avant tout autre paramètre, l’identité nationale, alors on comprend aussi que le débat voulu par Sarko, l’an dernier, sur ce sujet, était faux et absurde. Le sens du débat, comme celui qui se prépare sur les religions, lisez sur l’Islam, n’était qu’un attrape nigauds à destination des électeurs du Front National. Logiquement, on se sent appartenir à une nation, à partir du moment où l'on en maîtrise sa langue. Car, à ce moment-là, et seulement à ce moment, on commence à partager la culture, la pensée, la manière d’être et de vivre. Je suis Français, parce que je pense et réagis en français. Le reste, à mon sens, tient plus du folklore que de l’identité nationale. Quitte à choquer ce que la France compte de nationalistes, je n’ai rien à faire ni du drapeau ni de l’hymne national ni de la religion ni du pays de naissance. Pour moi, ce ne sont pas ces symboles qui font la nationalité, mais bien la langue et la culture, ces deux éléments inséparables. Je n’ai donc besoin d’aucun symbole pour me sentir pleinement français.

Inquiétudes face à l’abandon progressif d’un français de qualité

En tant que poète et auteur, je ne peux que m’inquiéter des dérives actuelles que connaît la langue française. Cette inquiétude est motivée avant tout par le risque de plus en plus grand que les citoyens, à force d’abandonner un langage commun, finissent par ne plus se comprendre. Ce n’est déjà pas évident lorsqu’on parle la même langue, mais si celle-ci devient différente, selon le milieu qui est le nôtre, le quartier qu’on habite, nos habitudes ou nos goûts, ce pays deviendra une espèce de nouvelle « tour de Babel ».

Les problèmes que je vois actuellement, et ce n’est sans doute qu’une petite partie de la réalité :
- Nous sommes soumis à un pouvoir qui ne fait rien pour protéger notre langue et qui, au contraire, pousse la jeunesse vers l’anglais. Il favorise les maths et l’apprentissage de l’anglais dès les plus jeunes âges, abandonnant l’apprentissage suivi du français à tel point qu’on se rend compte que même à l’université, la maîtrise de notre langue est plus qu’aléatoire.
- Dans les banlieues, développement et persistance d’un langage très particulier qui ne favorise ni l’intégration ni la compréhension entre populations locales et reste de la population française. Passé le côté folklorique souvent mis en avant et dont beaucoup s’amusent, cette différence du parler facilite la peur de nombreux citoyens envers ceux qu’ils considèrent le plus souvent abusivement comme des étrangers.
- Développement, chez de très nombreux jeunes du langage « Sms », vrai massacre de la langue et de la culture. On le ressent et comprend tragiquement si l’on a l’occasion de parler et plus encore à écrire à ces jeunes.

Les dégâts de ces dérives sont immenses sur la culture et le langage qu’utilisent beaucoup de jeunes adolescents ou de jeunes adultes. Il suffit d’assister à certaines scènes de téléréalité pour constater, passé l’inévitable rire devant les manques criants de ces jeunes, pour comprendre l’importance des dégâts du laisser-aller de notre langue dans notre pays.

En fin de compte, pour vouloir suivre quelques modes très médiatiques, le français, dans trop de bouches, se transforme en un sabir incompréhensible. Au rythme où vont les choses, il deviendra nécessaire de créer, dans les administrations notamment, des agents traducteurs pour éviter des incompréhensions pouvant mener à la violence. De plus, si rien de sérieux n’est fait, peu à peu, se construiront de véritables ghettos selon le langage utilisé localement…

Volonté politique ou inconscience politique, voire volonté d’imposer la pensée économique ?


sarko_usa.pngIl est intéressant de se poser la question de la responsabilité politique dans cet abandon progressif de ce qui fait notre identité particulière dans le monde. Bien entendu, dans les discours, notamment du ministre de l’Education Nationale, le pouvoir défend notre langue. Cependant, il n’aura échappé à personne que Sarkozy, pour des raisons peut-être idéologiques ou personnelles, tient à nous rapprocher des USA jusqu’à les copier en de nombreux domaines. Si l’on comprend sa stratégie, on se rend compte aussi que, sans le dire, il nous verrait bien devenir un peuple dédié au commerce. Or, le commerce de haut niveau, aujourd’hui, se fait pour l’essentiel en anglais, partout sur la planète. Par cette volonté présidentielle, il est évident que la langue française devient un handicap… On va donc se mettre à apprendre l’anglais à nos bambins… On va également se complaire, dans ce que l'on peut appeler la télé-sarko, puisqu’il tient tous les pouvoirs sur cette dernière depuis qu’il s’est arrogé le droit de désigner les patrons de chaînes, dans lesquelles, précisément, on use et abuse de mots anglais qu’on plante, ici ou là, comme une terrible mauvaise herbe qui finira par étouffer les plus belles fleurs du français.

Il y a un autre intérêt, cependant, à l’abandon d’un français de qualité bien maîtrisé par l’ensemble du peuple. Aussi clair que de l’eau de roche, il est évident que si une large part de citoyens n’est plus capable de dépasser les bases les plus petites de notre langage, que tous ceux-là auront de la peine à comprendre jusqu’au sens d’une politique donnée. On pourra tout leur raconter sans qu’il n’y ait de grands risques qu’ils comprennent et réagissent. Depuis toujours, pour un pouvoir irrespectueux de son peuple, ici comme ailleurs, il est avantageux d’avoir des citoyens les moins cultivés possible. C’est l’une des nécessités des pouvoirs qui n’ont plus rien de démocratique. Diriger un troupeau de moutons est tellement plus facile…

Il y a peu d’années, j’ai eu l’occasion de lire un article venant de professeurs d’université, dont j’ai oublié les noms. Ceux-ci tentaient de nous alerter sur la politique de l’Education Nationale, du temps de Chirac, qui tendait à minimiser, voire à supprimer toute la part de l’enseignement qui consistait à développer le sens critique des jeunes de la génération actuelle. Or, pour avoir un esprit critique fin et développé, il faut le concours de la maîtrise de la langue. C’est incontournable !

On en voit l’exemple inverse dans les révolutions en cours dans le monde arabe. On s’aperçoit, enfin, qu’une large part des jeunes Tunisiens comme des jeunes Égyptiens est très cultivée. Et, comme par hasard, ce sont ces jeunes qui sont à la base des révolutions et de leur réussite. Cette différence entre une jeunesse arabe cultivée et une jeunesse française qui, de plus en plus, ne maîtrise plus sa langue, devrait nous faire réfléchir très sérieusement.

Précision

Ce texte qui exprime ce que je crois profondément, ne signifie ni mépris ni haine quelconque envers une autre langue, notamment l’anglais. L’apprendre, commencer à la maîtriser, est évidemment une bonne chose. Ce qui, pour moi, est inacceptable, c’est la proportion de mots anglais que nombre d’acteurs des médias et du monde politique tentent d’introduire et imposer ou sont incapable d’empêcher. Il ne s’agit pas de se battre pour la pureté absolue de la langue française, mais de lui conserver une cohérence qu’elle perd à mesure qu’un flot de mots anglais la pollue.

rivard4.jpgPour finir, voici quelques paroles d’une chanson, « Le cœur de ma vie », de Michel Rivard, auteur, compositeur et interprète Québécois. De nombreux artistes québécois se battent depuis fort longtemps pour que vive le français dans leur pays. Leur langue et leurs spécificités sont attaquées par les anglophones du Canada. C’est une lutte continuelle, c’est, à mon sens, une bataille admirable et un exemple à suivre pour nous, en France. Eux, refusent la colonisation !

Michel Rivard

 

 

LE CŒUR DE MA VIE (1989)

Michel Rivard

C'est la langue qui court
Dans les rues de ma ville
Comme une chanson d'amour
Au refrain malhabile
Elle est fière et rebelle
Et se blesse souvent
Sur les murs des gratte-ciel
Contre les tours d'argent

Elle n'est pas toujours belle
On la malmène un peu
C'est pas toujours facile
D'être seule au milieu
D'un continent immense
Où ils règlent le jeu
Où ils mènent la danse
Où ils sont si nombreux

Elle n'est pas toujours belle
Mais vivante elle se bat
En mémoire fidèle
De nos maux de nos voix
De nos éclats de rire
Et de colère aussi
C'est la langue de mon cœur
Et le cœur de ma vie

On la parle tout bas
Aux moments de tendresse
Elle a des mots si doux
Qu'ils se fondent aux caresses
Mais quand il faut crier
Qu'on est là, qu'on existe
Elle a le son qui mord
Et les mots qui résistent

C'est une langue de France
Aux accents d'Amérique
Elle déjoue le silence
À grands coups de musique
C'est la langue de mon cœur
Et le cœur de ma vie
Que jamais elle ne meurt
Que jamais on ne l'oublie…

Il faut pour la défendre
La parler de son mieux
Il faut la faire entendre
Faut la secouer un peu
Il faut la faire aimer
À ces gens près de nous
Qui se croient menacés
De nous savoir debout

(…)



Jean Dornac
Paris, le 27 février 2011

Publié dans Culture

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