Nouvelle France : Assassinat au Fort Nécessité

Publié le par jdor

Par Marie-Hélène Morot-Sir

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La guerre de sept ans durera de 1756 à 1763, jusqu’à la chute de la Nouvelle France. Cette guerre, restée en Amérique sous le nom de “ Guerre des Français et des Indiens ” (French and indians war) va opposer deux mondes totalement différents.

D’une part les Français de la Nouvelle France, des catholiques aventuriers, fort intrépides, ne reculant devant aucune entreprise difficile, emportés par un étonnant dynamisme, mais qui ne peuvent s’appuyer que sur seize à dix-huit mille miliciens franco canadiens, divisés en compagnies paroissiales, dirigées chacune par deux capitaines, auxquelles se rajoutent heureusement leurs alliés Indiens !

La terreur panique que les Anglais ont des Sauvages est importante et c’est incontestable, l’alliance avec les Amérindiens fut l’un des atouts majeur des Français de la Nouvelle France

D’autre part leurs adversaires Anglais forment une société protestante, sérieuse, mais austère dans laquelle se trouvent aussi des huguenots, mais c’est une société importante grandement soutenue par l’Angleterre qui dépense quatre-vingt-dix millions de livres, contre vingt-cinq fois moins pour la France. Les forces en présence, sont donc totalement disproportionnées.

Une Angleterre qui a juré de chasser ces Français, ces affreux papistes, projetant même, par la suite, une offensive contre la totalité de l’Empire français !

Une première expédition de conquête sera faite par le général Braddock contre le Fort Duquesne, mais elle échouera dans une embuscade franco-indienne le 9 juillet 1755, lors de cette bataille de la Monongahela, avec cent soixante et quatorze morts du côté des Anglais, trois seulement chez les Français et malheureusement il faut rajouter vingt-sept Amérindiens.

Pourtant Braddock avait reçu une proposition d’aide de chefs Delaware, Mingos et même Shawnees, mais il ne sut pas profiter de la valeur militaire des Indiens.

 Il se montra dédaigneux à leur égard et ces derniers très irrités quittèrent le parti anglais rejoignant au plus vite, le camp des Français.

De ce fait, seuls huit Mingos accompagnaient la légion britannique de Braddock ce 9 juillet 1755 alors qu’elle progressait avec ses couleurs vives, l’une rouge pour les troupes régulières, et l’autre bleue pour les Virginiens, sans compter tous leurs drapeaux déployés au vent, s’avançant en direction du fort !

Le suédois Pehr Kalm, dès l’année 1749, n’imaginait pas que les Anglais pourraient gagner contre les Français, car d’après lui le Canada français avait prouvé dans le passé, et il le fit encore durant les deux premières années de la guerre de sept ans, qu’il était bien supérieur aux armées anglaises et aux milices des colonies britanniques, non pas en nombre mais dans sa façon de combattre militairement. C’est l’européanisation du conflit qui permit à la Grande Bretagne de jeter toutes ses forces dans la bataille pour gagner le continent Nord-Américain.

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William Pitt, premier ministre Britannique, pensait que la guerre entre les Anglais et les Français se gagnerait sur le sol de la Nouvelle France, tandis que le Roi de France, Louis XIV, persistant à croire qu’elle se gagnerait en Europe, n’envoyait pas davantage de forces pour aider les Français sur le sol d’Amérique du Nord.

George Washington, jeune officier des milices de Virginie, avait été envoyé avec un détachement de troupes, dans le bassin supérieur de l’Ohio, qui était l’objet d’une grande convoitise de la part des Anglais.

Les troupes furent rejointes en chemin par Tanaghrisson chef Mingo, une “ tête plate ” de naissance, qui avait été capturé très jeune par les  Odinossonis (Iroquois) de la tribu des Tsonnontouans (dénommés par les Anglais : Sénécas.)

En 1754 la France était décidée à contrer les réclamations territoriales de la Virginie qui désirait s’agrandir et commencer à conquérir la Nouvelle France, cependant les Français installés précisément là, l’empêchaient de s’étendre dans leur désir de conquête et la gênaient considérablement. Le gouverneur Duquesne dépêcha quelques troupes supplémentaires dans les Forts construits sur le lac Erié, et à l’embranchement de la rivière Ohio.

De son côté Tanaghrisson, ce chef Mingo appelé ‘demi Roi’, ayant été persuadé que la protection britannique allait assurer de grands avantages aux Indiens de l‘Ohio, avait cherché à réunir les quelques tribus en opposition à la présence française.

Beaucoup étaient cependant en désaccord avec lui, face à l’action amicale des Français qui occupaient cette région depuis fort longtemps.

La garnison française de Détroit avait construit le Fort de la rivière aux bœufs, au sud-ouest du fort Erié, elle était en effet, bien implantée sur ce territoire... 

Joseph Coulon de Villiers de Jumonville, né à Verchères, officier militaire, fut alors envoyé avec un statut d ‘émissaire pour parlementer, afin de signaler aux Anglais de ne pas s’approcher davantage sur les terres françaises.

Il s’y rendit donc avec un petit détachement d’une dizaine d’hommes, agitant un drapeau blanc, afin de débattre avec les anglo-iroquois. Jumonville s’approcha en toute confiance en tant que parlementaire, et il commença à déplier la sommation dont il était porteur, afin de la leur lire et de leur en donner connaissance.

Les Virginiens ne lui en laissèrent pas le temps, ils tirèrent aussitôt et sans sommation, sous le regard impassible du jeune officier à cheval, qui les laissa l’assassiner sciemment.

Puis, Tanaghrisson le “ demi Roi ” représentant de la ligue Iroquoise descendit de son cheval, s’approcha de Jumonville expirant, et avant de lui planter son tomahawk dans le crâne, lui souffla : “ Tu n’es pas encore mort ”.

Certes, Tanaghrisson agissait en guerrier mais en même temps en homme conscient d’avoir échoué dans sa tentative de rallier les Indiens de l’Ohio à sa cause, voulant empêcher les Français de construire des Etablissements, qui consolideraient leur ligne de Forts à l’intérieur du continent, encerclant ainsi les lignes anglaises.

En septembre 1753, il s’était adressé à l’officier français délégué aux affaires indiennes, Joseph Marin de la Malgue :

“ Quoique je sois petit, le Maître de la Vie ne m’a pas donné moins de courage, pour soutenir l’opposition de vos Etablissements, c’est la première et dernière demande que je vous ferai au nom de la ligue Iroquoise dans cette région de l’Ohio, et je frapperai celui qui ne nous écoutera pas. ”

joseph-coulon-de-jumonville.jpghttp://wdict.net/fr/word/joseph+coulon+de+villiers

Ce n’était pas une menace voilée ! Le pauvre Joseph Coulon de Villiers de Jumonville s’en aperçut à ses dépens, en mourant d’un coup de Tomahawk !

Tanaghrisson, de santé faible, mourut quelques mois plus tard, le 4 octobre, succombant à une maladie. 

Mais après ce moment funeste, après la mort de Jumonville, l’horreur continua cependant, car George Washington laissa alors les Iroquois de son escorte, torturer avec tous les raffinements de leur infâme cuisine, tous les autres Français, sans jamais intervenir une seule fois, regardant toute la scène, impassible, du haut de son cheval, sans en descendre et sans s’interposer en quoi que ce soit dans ce massacre des Français. Cet assassinat, froidement médité et accompli, pèsera jusqu’à la fin des temps sur la mémoire de cet homme, quel que soit le grand homme qu’il fût par la suite dans l’Histoire des Etats unis d’Amérique...

Même Voltaire s’en indigna : “ Je ne suis plus Anglais depuis qu’ils se font pirates sur les mers et assassinent nos officiers en Nouvelle France ! ”

Cependant les Français, révulsés par cette attaque ignominieuse sur un parlementaire, crièrent à l’assassinat et bien entendu, ils n’en restèrent pas là.

Ils tinrent le Virginien pour responsable de la mort de Joseph. C’est pourquoi, Louis Coulon de Villiers sieur de Jumonville, lieutenant dans les troupes des pays d’En Haut, partit le 31 octobre 1753 avec quelques cinq cents hommes pour venger son frère.

Il se mit en embuscade, autour du petit fort Nécessité, fait de grossiers rondins de bois, où G. Washington s’était replié en toute hâte avec les soldat anglais, sachant qu’il n’avait aucune chance, la nuit venue, de pouvoir résister aux Français et à leurs alliés indiens.

traiteanglaisfrancais.jpghttp://www.migrations.fr/la_guerre__de__sept__ans.htm

Cependant, beaucoup moins barbare que lui, Louis Coulon de Jumonville après avoir fait brûler le fort, et demander leur reddition, ne les fit ni tuer ni torturer par ses alliés indiens, il accepta même de les laisser partir, contre leur parole de ne plus revenir empiéter sur les terres françaises... Dans l’acte de capitulation Washington reconnut qu’il avait bien effectivement, assassiné Joseph de Jumonville.

Washington, fort soulagé d’être libre, s’enfuit ensuite si rapidement qu’il laissa son journal parmi ses bagages abandonnés, et même s’il nia, par la suite avec beaucoup de force, avoir avoué et même écrit qu’il était coupable de cet assassinat, en accusant l’interprète d’avoir subtilisé les mots “ morts ” en “ assassins ”, les Français utilisèrent amplement son journal, qui démontrait parfaitement, noir sur blanc, écrit de sa main qu’il mentait sans vergogne, et le taxèrent lui et les autres Anglais qui l’accompagnaient, d’assassins.

Bien des années et des décennies plus tard, en souvenir de l’assassinat de Joseph et en remerciement du geste de Louis, une ville des Etats-Unis portera le nom des deux frères “ Jumonville. ”

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Pierre Michel Couture 05/02/2012 22:42

Quelle attaque ignominieuse au fort nécessité, de tuer un parlementaire muni d‘un drapeau blanc et porteur de papiers officiels! Il y a bien peu de personnes qui savent en effet que Washington
avant d’avoir été celui que tout le monde connaît a usé de forfait contre nos ancêtres français ...C’est réconfortant de voir Marie-Hélène Morot-Sir nous le rappeler dans ses textes historiques .

Serge Denis Rivard 05/02/2012 20:08

Tout à fait intéressant une fois encore ces deux articles hier et aujourd’hui ! Effectivement la bataille de la Monongahela donnerait lieu à un film superbe, un peu genre la bataille d’Austerlitz
chez vous, mais vous avez lu le commentaire qui a été fait, impossible de voir cela chez nous ou alors transformé en dérision, folklorisé disent certains avec justesse..

Pascale seriat 05/02/2012 18:57

J’adore lire les articles de Marie-Hélène Morot-Sir ils sont absolument passionnants, je ne savais pas grand chose avant de la lire sur votre blog sur l’Histoire de la Nouvelle France, je la
remercie de nous apporter autant de connaissances avec autant d’érudition.

Thomas Mathieu 05/02/2012 18:40

je viens de lire à l’instant les deux textes de cette fin de semaine de Marie-Hélène Morot-Sir, je suis enchanté une fois de plus.. je les fais lire autour de moi, nous sommes nombreux à apprécier
ces textes sur l’Histoire de la Nouvelle France.. Quelle excellente idée Monsieur Dornac de nous diffuser ces textes. . Vraiment merci

jdor 05/02/2012 18:47



Je vous remercie et, bien sûr, je ne peux que remercier Marie-Hélène Morot-Sir pour sa confiance. Je suis ravi également que vous diffusiez ces textes autour de vous ! C'est formidable !! Merci à
vous !!