Nouvelle France : Bataille de la Monongahela

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Par Marie-Hélène Morot-Sir

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Les Anglais tentaient de s’installer dans la vallée de l’Ohio, ils avaient entrepris la construction d’un fort au confluent des rivières Monongahela et Alleghany, qui en se rejoignant formaient la rivière Ohio. Les Français qui contrôlaient cette vallée, tant convoitée par les Anglais, les en chassèrent et terminèrent eux-mêmes ce fort qu’ils appelèrent fort Duquesne, du nom du marquis Duquesne (ou du Quesne) arrivé assez  récemment en Nouvelle France en 1752, comme gouverneur général. Il avait eu pour mission, en traversant l’Atlantique, de tout faire pour tenter de garder la vallée de l’Ohio en empêchant les Anglais de s’y aventurer, en espérant que ce fort bloquerait ainsi leur avancée dans cette vallée. Ce fort sera repris plus tard par les Anglais, ils l’appelleront fort Pitt du nom de leur premier ministre William Pitt, plus tard la ville de Pittsbug s’élèvera sur cet emplacement même de l’ancien fort français, et des rivières Monongahela, Alleghany et Ohio…

Londres vient d’envoyer en Amérique du Nord le général Edouard Braddock, il est porteur d’ordres très stricts pour repousser les Français loin de cette fameuse et plus que stratégique vallée de l’Ohio. Arrivé avec ses troupes tout d’abord en Nouvelle Ecosse, il soutient avec vigueur le projet de repousser aussi ici les Français hors de l’Acadie, projet fomenté par Charles Lawrence, largement poussé par William Shirley, le gouverneur de la colonie anglaise du Massachussetts. Puis après avoir formé un corps expéditionnaire composé non seulement des troupes arrivées avec lui depuis l’Angleterre mais de miliciens des colonies anglo-saxonnes de Nouvelle Angleterre dont aussi des troupes de Virginie dirigé par un jeune capitaine Georges Washington,   afin de pouvoir aller déloger les Français de ce fort Du Quesne qui surveillait trop bien cette vallée si importante pour les Anglais. Il compte bien avec toute une armée aussi importantes en hommes se saisir facilement du fort et une fois cela fait continuer sur sa belle lancée et prendre les uns après les autres tous les forts français jusqu’au fort Niagara… Avec l’aide de Benjamin Franklin, il lui faut plusieurs semaines pour arriver à réunir tout ce qui est nécessaire pour cette expédition, c’est-à-dire des chariots, des vivres, des bœufs, des canons, des chevaux, et mille autres choses pour toute cette importante troupe en campagne… Benjamin Franklin explique à Braddock comment se battent les Français, ils sont peu nombreux, beaucoup moins qu’eux, mais ils perdent rarement, car ils procèdent pour faire la guerre de la même manière que la font leurs alliés Amérindiens, des Amérindiens avec qui ils ont créé des liens d’une grande et inestimable amitié, ils se déplacent à vive allure, surprennent l’adversaire… Puis lui fondent dessus, avant même que ce dernier ait eu le temps de réagir !

Benjamin Franklin tentera en vain de prévenir Braddock de cette tactique effectivement redoutable des Français, mais ce dernier n’écoutera en rien ces avertissements, pensant que les troupes anglaises seraient bien supérieures en tactique et en technicité que cette poignée de Français secondés par des sauvages ! Cette réaction orgueilleuse ne peut nous empêcher de nous faire penser à Montcalm qui plus tard n’écoutera pas non plus les avertissements du gouverneur Pierre Rigaud de Vaudreuil. Ce gouverneur de la Nouvelle France sera le premier gouverneur à être canadien, c’est-à-dire né sur le sol du Canada, sachant donc parfaitement combien jusqu’ici cette manière de se battre avait été gagnante.

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Le général Edouard Braddock part à la tête de trois mille soldats anglais et coloniaux, il a demandé au jeune George Washington de se joindre à lui, car il connaît parfaitement le terrain... Mais c’était aussi parce qu’avec Franklin c’était les deux seules personnes qu’il jugeait intéressantes et capables, il disait sans rire que  « les soldats anglais ressemblaient à une bande d’incapables, totalement irrécupérables,  indolents et même indifférents, des gens sur lesquels il était impossible de compter ! Et donc impossible de pouvoir former des milices avec eux... »

Il va lui falloir faire traverser à cette troupe importante près de deux cents kilomètres jusqu’au fort, ils avancent péniblement et fort lentement parce qu’ils doivent tirer dix canons il est souvent nécessaire d’ouvrir le chemin en abattant des arbres pour les faire passer, de même pour traverser les rivières il faut fabriquer sur place des radeaux ce qui ralentit leur avancement... Ils traînent en plus de tout le matériel militaire, une bonne centaine de vaches pour nourrir l’armée… Celle-ci est composée de mille quatre cent cinquante-neuf soldats anglais réguliers, de cinq cents miliciens et de plus de huit cent soldats coloniaux des colonies britanniques. Ils vont passer devant les restes brûlés du fort Nécessité, là même où les Français avaient défait G. Washington l’été précédent, en juillet 1754, au moment du terrible meurtre de Joseph Coulon de Villiers, sieur de Jumonville et des représailles du fort Nécessité par les Français commandés par Louis de Jumonville le frère de Joseph… Cela restera à jamais comme une tache sur la mémoire de Washington, aussi grand homme fut-il dans l’avenir.

Au fort Duquesne, Claude Pierre Pécaudy de Contrecoeur, commandant du fort, ne dispose en tout et pour tout que d’une petite centaine de soldats, il a heureusement le temps, au vu de ce que l’armée de Braddock avance lentement, de faire arriver à sa rescousse quelques renforts, ce qui fera en tout et pour tout cent huit officiers et soldats de troupe de la marine française, une petite centaine de miliciens canadiens et heureusement pour eux six cents Amérindiens alliés, les indiens du métis Charles Langlade ! Ce qui n’arrive malgré tout, même pas à neuf cents hommes en comparaison des trois mille hommes de Braddock !

Le commandant français reçoit régulièrement des nouvelles de l’avancement de l’armée de Braddock, il connaît leur nombre, il sait qu’ils ont avec eux de puissants canons, et sait donc parfaitement que ni le fort ni ses hommes ne résisteront à un assaut pareil. Avec le capitaine Daniel Marie Lienard de Beaujeu, Jean Daniel Dumas, le second de Beaujeu et Charles Langlade, ils décident de ne pas attendre l’assaut dans le fort même, mais de s’avancer au-devant des Anglais, choisissant plutôt une attaque préventive et une embuscade afin de leur couper la route, au moment de la traversée de la rivière Monongahela. Le capitaine de Beaujeu se mettra à la tête d’une petite troupe franco amérindienne…

Les Amérindiens de Langlade avec leurs peintures de guerre et leurs plus belles plumes, sont prêts à brandir leurs tomahawks mais ils sont puissamment pourvus aussi des fusils des Français, il y a avec eux soixante et dix soldats réguliers et la centaine de miliciens canadiens tout aussi prêts à bondir sur les tuniques rouges que leurs alliés Amérindiens… Tous sont cachés le long du ravin que les Anglais doivent franchir, soit derrière les arbres ou dans les fourrés, silencieux, immobiles, ils attendent… Les Amérindiens se déploient sans bruit, tandis qu’au loin ils entendent déjà l’armée de Braddock qui approche. Elle arrive au son des tambours et des cornemuses, mais ceux qui l’attendent dans les fourrés et derrière chaque arbre du ravin, chacun d’entre eux a dans sa ligne de mire un habit rouge.

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Au signal, les cris de guerre retentissent, les balles pleuvent chaque assaillant invisible pour les Anglais, les affole, les cris de guerre des Amérindiens et des Français les terrorisent, les corps tombent les uns après les autres autour d’eux, les chevaux meurent sous eux, ou désarçonnent leurs cavaliers,  les coloniaux anglais ayant reconnu la tactique amérindienne des Français veulent s’abriter derrière les arbres, mais Braddock les oblige à continuer à avancer, le massacre se poursuit, Braddock doit changer quatre fois de cheval, ils meurent sous lui de même pour Washington, les soldats anglais épouvantés se bousculent, la confusion  est impressionnante dans le bruit, les cris, la poussière et la poudre des fusils, pris d’une irrépressible panique ils tirent au hasard quelque fois même sur un soldat anglais, l’artillerie anglaise puissante se révèle inutile, ils n’ont même pas le temps de l’installer d’ailleurs…  Les chevaux désarçonnés courent en tous sens au milieu des cris et de la poussière ajoutant à la panique. Enfin, totalement impuissants, les Anglais s’enfuient dans une folle débandade sans même attendre le signal de la retraite de Braddock. Ce dernier les suit constatant qu’il ne peut rien faire pour retenir ses troupes affolées et c’est en s’en allant qu’il est mortellement touché, la déroute est alors totale, les Anglais sont glacés d’effroi au milieu des cris des Sauvages, ils fuient sans même s’occuper de leurs blessés, qu’ils laissent à terre ! Washington devant cette impressionnante défaite est si totalement pétrifié, qu’il en reste impassible sur son cheval, il tente néanmoins de rassembler les fuyards, est-ce à cause de ce comportement qu’il sera surnommé plus tard « le héros de la Monongahela » ? … Héros de quoi, vraiment !

Le capitaine Beaujeu a été mortellement atteint par une salve de mousqueterie dès le premier combat, il tomba en avant en ayant encore le temps de crier « Vive le Roi », son second Jean-Daniel Dumas va être à la hauteur de son commandement, il soutient Langlade et ses Indiens et participe à l’action décisive. Il écrira tout un rapport sur la bataille dans lequel il est intéressant de découvrir à quel point les Anglais étaient terrorisés, même tétanisés, devant ces Français et leurs manières de se battre comme les Amérindiens. Mais aussi combien les Français auront vu aux yeux de ces derniers leur prestige plus que décupler !

Charles Langlade a prouvé dans cette bataille son grand talent, il est le grand vainqueur de la Monongahela, la défaite anglaise est si totale, que les Français ne poursuivirent même pas les fuyards. Au coucher du soleil les Anglais se sont repliés comme ils ont pu, laissant sur place leurs munitions, abandonnant leurs pièces d’artillerie, ils s’enfuirent dans les montagnes pour rejoindre Philadelphie laissant même les établissements anglais de la frontière sans défense ! Il n’était plus du tout à l’ordre du jour, ni des suivants d’ailleurs, d’aller prendre les autres forts Français.

washington.jpgQuant au petit groupe qui était resté, il enterrera leur général le 13 juillet suivant, il sera mis en terre aux alentours du fort Nécessité de sinistre mémoire pour Washington.

La débandade de Braddock et de l’armée anglaise sur les bords de la Monongahela  concrétisait sur la défaite anglaise, le triomphe de l’alliance franco amérindienne, mais en plus celui de la guerre tactique de cette guerre de terrain, fondée sur la surprise de l’attaque, sur la grande mobilité de chacun, qui même en tout petit nombre, même en nombre nettement inférieur à celui de l’adversaire pouvait lui faire croire qu’il avait à combattre une troupe impressionnante, ne sachant où donner de la tête ni comment se défendre et où porter lui-même des coups à cet adversaire quasi invisible…

Bradddock, - dommage pour lui - mais aussi la majorité des officiers britanniques avaient toujours sous-estimé, et même plus, avaient méprisé et totalement dédaigné la valeur militaire des franco amérindiens. Les Anglais, après la déroute totale de Braddock, eurent la vision renforcée que les Français en plus d’être à leurs yeux « d’affreux papistes », étaient à présent « d’affreux sauvages… »

Les Français récupérèrent un important butin de guerre, tous les canons, des munitions, de la poudre, des chevaux et toutes les vaches mais surtout cette éclatante victoire qui a en même temps sauvé les autres forts français, fort Niagara entre autres, dont Braddock avait bien trop imprudemment projeté la perte !

Les troupes anglaises ont été totalement démoralisées par cette terrible défaite, l’annonce de cette déroute a produit une énorme inquiétude dans les colonies anglaises de la Nouvelle Angleterre, mais surtout cela a fait l’effet d’une véritable bombe jusqu’à Londres ! C’est véritablement à ce moment-là qu’il a alors été décidé, puisqu’ils ne pouvaient décidément pas battre les Français sur terre, qu’il allait absolument falloir changer de stratégie et que le mieux était de les attaquer sur mer. C’est donc à partir de cet instant-là qu’une tout autre résolution fut prise et que les choses se sont rapidement enclenchées vers leur solution tristement finale.

En effet depuis plus de deux années les choses étaient plus que désastreuses pour les Anglais, divisés, mal organisés et cela malgré leur nombre, en face d’eux les Français de la Nouvelle France, qui eux sont en bien plus petit nombre, remportent victoires sur victoires, ils s’emparent des forts Ticaderonga et William Henry, ceux-ci ne verrouillent donc plus le passage en direction de New York qui se trouve alors réellement menacé.

Le premier ministre anglais William Pitt a pourtant décidé malgré ces tristes résultats d’éliminer coûte que coûte les Français d’Amérique du Nord, et puisque cela semble impossible sur terre il va donc tout tenter à présent par mer… C’est à ce moment précis où cette décision va être prise que se trouve le véritable tournant de la guerre. La marine anglaise va être alors fortifiée dans ce but, en construisant davantage de vaisseaux de guerre, et lorsqu’elle sera plus puissante que la marine française elle mènera des batailles navales destinées à étouffer la Nouvelle France, par un véritable blocus afin de la couper de sa métropole, empêchant ainsi les renforts français d’arriver… Pitt espère bien arriver de cette manière à ses fins sur ces insupportables et indéracinables Français !

Londres se plaindra de G. Washington, et dans les écrits de James Wolf datant du mois d’août 1758 on pourra lire ces phrases très dures : « les colons anglais sont en général sales, ils sont les plus méprisables qui soient, ce sont des chiens peureux, plus même que ce qu’on peut imaginer ils tombent raides morts dans leur propre fange et désertent par bataillons entiers que ce soit des officiers ou des subalternes… »

Charmante ambiance !

 

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Paul Jocelyn Saint Pierre 05/02/2012 07:49

Nous vous sommes reconnaissants de vos écrits, il est particulièrement important pour nous ici au Québec de connaître notre passé, puisque il nous est occulté sans cesse ou transformé et même
folklorisé le plus possible afin de nous mettre en valeur uniquement leur propre histoire, c’est à dire que cette histoire là ne doit commencer qu’avec leur propre conquête anglaise ... Nous
répétant sans cesse qu’ils sont un peuple fondateur du Canada à l’égal de nos ancêtres français.. Jusqu’à ce que cela devienne au fil des siècles leur Vérité et soit écrit dans les livres
d’Histoire.. et que les générations qui nous suivront le croient! C’est cela la colonisation d’un peuple et si nous n’avons pas le courage rapidement car c’est une affaire d’urgence maintenant,
d’avoir le sursaut de nous en libérer cela en sera fini à jamais d’un peuple français en Amérique. tout sera définitivement anglo saxon point final ! ..

jdor 05/02/2012 08:37



Gardez la flamme, gardez l'espérance ! Et transmettez l'histoire à vos enfants ! Pour vous, mais également pour nous, les Français qui croiyons en vous, même si nous ne sommes pas foule...



Aude Dufour 04/02/2012 19:57

Cette bataille de la Monongahela est en effet bien connue chez nous, mais c’est la première fois que je la vois racontée avec tant de détails.. je suis bien de l’avis du commentateur précédent pour
dire que ce serait bien digne d’un film .. mais qui au Québec s’intéresserait à montrer cette écrasante défaite anglaise?.. et celle de ce général anglais rempli de suffisance ?.. remarquez il a
bien mal fini !.. Nous aurions en effet tant de raisons d’être fiers de nos ancêtres et donc de reprendre espoir.. merci à Marie-Hélène Morot-Sir de nous démontrer sans cesse toutes ces excellentes
raisons d’être fiers et de relever la tête, mais le poids de ces deux siècles pèsent sur nos épaules, c’est le poids du colonisé.. le poids de celui qu’on a toujours traité en vaincu ... c’est tout
dire !

jdor 05/02/2012 08:34



A vous lire, on sent bien que la fierté existe toujours ! Il suffirait de peu de chose...



Vincent Bourgeois 04/02/2012 18:47

C’est un magnifique récit, si bien raconté et décrit que le lecteur s’y croit.. c’est une épopée qui serait digne d’être racontée en film .. c’est toujours un régal d’apprendre sur ce passé
incroyable grâce à Marie-Hélène Morot-Sir

Jean Yvon Couillard 04/02/2012 18:15

Quelle belle victoire des Français aidés des Amérindiens ! récit si bien raconté qu’on s’y croirait!.. Une fois encore on nous répète sans cesse depuis 253 ans que nous ne sommes qu’un peuple de
vaincus.. et les anglo saxons se glorifient comme s’ils avaient toujours été vainqueurs, vraiment cela fait du bien une fois de plus de pouvoir relire l’Histoire.. Merci à nouveau à Marie-Hélène
Morot-Sir, nos enfants dans les écoles auraient besoin d’un professeur d’Histoire comme elle ..