Nouvelle France : La forteresse de Louisbourg

Publié le par jdor

Par Marie-Hélène Morot-Sir

Les deux premières années de cette guerre de sept ans sont désastreuses pour les Anglais, divisés et mal organisés, malgré leur nombre.

La Nouvelle France remporte des victoires éclatantes sur eux, les Canadiens Français s’emparent des forts Carillon et William Henry qui ne verrouillant plus le passage en direction de New York, la menacent.

245px-Elderpitt.jpgWilliam Pitt, le premier ministre anglais, a pourtant décidé d’éliminer définitivement et une bonne fois pour toute les Français d’Amérique du Nord, et si cela lui semble en effet difficile et peut-être même impossible sur terre, il le fera par mer. Pourtant, pour cela il va falloir faire construire une flotte puissante, mais l’Angleterre mettra tout l’argent nécessaire à cela... La Nouvelle France doit tomber, certes elle tombera, mais pour ce seul but, Pitt aura néanmoins vidé toutes les caisses d’Angleterre !  Les caisses seront alors si totalement vides qu’il se retournera en désespoir de cause, vers les colonies anglaises de Nouvelle Angleterre, pour trouver à tout prix de nouveaux impôts. Nous savons comment cela a engendré une révolte suivie d’une véritable révolution, débouchant sur rien de moins que sur l’indépendance américaine... L’Angleterre aura gagné la Nouvelle France mais perdu à jamais la totalité de ses treize colonies des bords de l’Atlantique !

C’est au moment où cette décision va être prise que se trouvera le vrai tournant de la guerre.

W.Pitt a donc décidé que la puissance britannique devait avoir un empire colonial sans limites et pour cela qu’il devait posséder la maîtrise incontestée sur terre et sur toutes les mers. C’est ainsi que la marine anglaise devint plus puissante que la marine française, et cela va lui permettre de mener une bataille navale destinée à étouffer la Nouvelle France, par un véritable blocus.

En décidant d’isoler les Français de leur métropole, en coupant net la vente des fourrures et en même temps en empêchant l’arrivée de renforts français, Pitt espère bien arriver à ses fins, sur ces insupportables et indéracinables Français !

La Nouvelle France est obligée de s’organiser car pendant que les colons sont appelés comme soldats, ils ne produisent plus, ne récoltent plus rien…

Le gouverneur envoie alors un convoi fluvial escorté des militaires qui dès le mois de mars part des établissements de l’Illinois pour en ramener du blé, des biscuits, du plomb, du tabac, jusqu’au Fort Duquesne qui est la citadelle du Nord de L’Ohio, mais cela prive néanmoins la Louisiane qui, elle aussi, dépend du ravitaillement de la métropole.

Pendant ce temps, les Anglais concentrent leur offensive, d’une part vers le Nord pour s’emparer de la façade maritime du Canada et l’asphyxier si possible, et d’autre part vers les lacs Ontario et Champlain.

Photo-240.jpgMagasin général - Louisbourg (Photo M-H Morot-Sir)

Mais, il y a Louisbourg ! Louisbourg irrite particulièrement les Anglais. La forteresse de Louisbourg avait été construite par les Français en 1713, afin de remplacer Port Royal en Acadie (Nouvelle Ecosse), juste après le traité d’Utrecht qui donnait l’Acadie et Terre Neuve aux Anglais.

Idéalement située dans la presqu’île du cap Breton, anciennement appelée l’île Royale, elle devient une base militaire stratégique, s’ouvrant sur l’Atlantique et permettant la navigation toute l’année, à l’inverse du fleuve Saint Laurent couvert par les glaces plus de sept mois par an. Elle présente de puissantes murailles en pierre, chose inédite à l’époque où tous les fortins étaient en bois, elle possède des remparts, des bastions épais, des chemins de garde et des créneaux qui font de cette citadelle, une réelle place forte.

Les flèches élancées de la citadelle annoncent de fort loin, depuis l’Océan, la puissance de la France et de la présence française en Amérique, elle se veut un symbole du pouvoir de la France, les fleurs de lys s’étalent partout dans la ville, sur toutes les maisons, la caserne, l’église… Les remparts… La maison du gouverneur… les couvertures posées sur les lits des soldats…  Marquant la possession royale.

Sa puissance doit en faire non seulement la sentinelle du golfe du Saint Laurent, en gardant l’entrée de la Nouvelle France, mais doit défendre aussi les Grands Bancs où se trouvent des intérêts commerciaux français importants. Les Grands Bancs, recèlent quantité d’espèces de poissons mais principalement la morue, si prisée à cette époque par les Européens catholiques qui mangeaient du poisson une fois par semaine. Les pêcheries employaient alors des milliers de personnes des deux côtés de l’Atlantique.

Le commerce est important, les Indiens Micmac viennent aussi vendre leurs fourrures, les Acadiens leurs produits agricoles, cinq mille habitants vivent dans Louisbourg qui devient une vraie plaque tournante pour le commerce, des navires arrivent de Terre Neuve, des Antilles et même des colonies anglaises.

Photo-238.jpgReconstitution d’un défilé de soldats (Photo M-H Morot-Sir)

Louisbourg devient le troisième port après Boston et Philadelphie, les revenus de la pêche que ce port français génère est plus important que tout ceux de la fourrure. De nombreux fils de familles françaises y sont régulièrement envoyés en qualité d’ingénieur, tacticien militaire ou géographe pour aider à développer la colonie. Louisbourg est donc perçue comme une menace par l’Angleterre, à tous les niveaux. Ils la surnomment le « Gibraltar de l’Amérique du Nord » !

Le premier siège de Louisbourg aura lieu en 1745, il va durer à peine quarante-six jours mais si le gouverneur mal préparé à cette attaque doit alors s’incliner et laisser la ville, le traité d’Aix la Chapelle, au moment de la succession d’Autriche, la lui rendra très vite, en 1748.

C’est alors que dix ans plus tard les Anglais organiseront un second siège, il commencera le 8 juin 1758. La citadelle sera à nouveau attaquée mais cette fois avec une organisation totalement maritime orchestrée par le général Jeffrey Amherst, avec sous ses ordres James Wolf, qui était de constitution maladive, les noms de ces deux hommes resteront plus tard, à jamais dans les mémoires, Wolf devant Québec, quant à Amherst son nom sera irrémédiablement lié au souvenir des couvertures variolées qu’il fera donner sciemment aux Amérindiens…

La flotte anglaise se trouve sous les ordres de l’amiral Edwards Boscawen. Elle comportait vingt-sept mille hommes de forces terrestre et navale, avec trente-neuf navires et vaisseaux, contre seulement sept mille marins et soldats français, qui en si petit nombre, tiendront incroyablement, avec un grand courage, face à une force incontestablement supérieure.

Les forces anglaises établissent un énorme blocus naval devant la ville, puis les combats commenceront, ils deviendront violents, déchaînés et nombreux.

Le gouverneur de Louisbourg, Augustin de Boscheny sieur de Drucourt, dès le début du blocus naval, avait appelé à la rescousse Charles de Boishébert qui, aussitôt, était arrivé à la fois par terre et par mer avec huit cents hommes autant de soldats et de miliciens que d’Amérindiens. Charles de Boishébert était un officier de la marine française qui avec ses troupes de soldats français et d’amérindiens avait participé à de nombreuses attaques contre les Anglais en Acadie, il avait sauvé de nombreuses familles acadiennes, entre autres à Petit Codiac en septembre 1755, au moment où les Anglais mettaient le feu à ce village.

La frégate l’Aréthuse participant à la défense de Louisbourg et ayant fait de sérieux dégâts aux hommes de James Wolf, avait pu forcer le blocus et rentrer en ville.

Le 15 juillet, le hardi capitaine corsaire dieppois, Vauquelin, força à nouveau le dispositif ennemi aux commandes de sa frégate de trente canons, afin de retourner en France, où il arriva à Bayonne sain et sauf, pour apporter au Roi, le dernier courrier des défenseurs de Louisbourg.

Photo-249.jpgLa caserne de la citadelle (Photo M-H Morot-Sir)

Le 26 juillet, le chevalier de Drucourt fait envoyer un billet au commandant anglais, le général Amherst afin de demander “ une suspension d’armes pour parlementer ”. La réponse ne se fait pas attendre :

Je n’ai à répondre à votre Excellence qu’elle connaît fort bien la situation de notre armée et de notre flotte et qu’ainsi une attaque générale sur la ville a été décidée dès demain… Mais pour éviter une effusion de sang nous donnons une heure pour que votre Excellence se décide à capituler comme prisonnier de guerre ”.

En réponse, le chevalier Drucourt envoie une proposition de capitulation : “ je suis fort déterminé à éprouver les suites de l’attaque générale que vous m’annoncez ”.

Refus des Anglais à cette proposition française et en retour ils renvoient leurs propres propositions, les seules acceptables qu’il est hors de question de discuter, et entre autres propositions celle que la garnison toute entière sera faite prisonnière et emmenée en Angleterre pour cinq ans !

Toutes les armes, munitions, artillerie, nourriture… Tout sans exception sera obligatoirement donné aux Anglais, la garnison dans sa totalité se rendra sur l’esplanade afin y déposer les drapeaux, les armes, et tous les instruments de guerre.  Seuls les négociants et les commis qui n’auront pas pris les armes seront envoyés en France.

Ces termes de la reddition sont très durs, et même particulièrement terribles car les Anglais, soulignent, et cela sans aucune grandeur, qu’ils n’accorderont pas les honneurs de la guerre aux troupes françaises, contrairement à ce que les autorités françaises ont toujours fait vis à vis de cette nation, parce que c’est un geste d’honneur que l’on concède volontiers, permettant de respecter son adversaire battu…

C’est pourquoi, dans un tel contexte de mépris, Drucourt est prêt à refuser de se rendre, et à se battre jusqu’au bout, mais le péril est cependant trop grand pour les nombreux habitants civils qui sont avec eux. Drucourt se voit contraint d’accepter ces termes humiliants de la capitulation. 

Couverture dans la chambrée (Photo M-H Morot-Sir)Photo-253.jpg

Le matin du 27 juillet, le brigadier Whilhemore prend alors possession de la ville. La Garnison se rend sauf le régiment Cambrés qui, outré et révolté par les termes de cette défaite, brise ses mousquets et brûle ses couleurs, plutôt que de les livrer dans ces conditions aux Anglais.

De très nombreux Canadiens, et les Amérindiens, eurent heureusement le temps de s’échapper dans les bois ou en canot, ainsi qu’une grande partie des habitants, mais la population restante fut hélas déportée. De même Charles de Boishébert et ses troupes rejoignent sans attendre la rivière, puis de là, les rives d’un lac proche où ils avaient eu la précaution de cacher leurs bateaux et ils parviennent ainsi à revenir à Miramichi.

Les Anglais en pénétrant dans Louisbourg furent singulièrement étonnés de constater le si petit nombre de Français qui tinrent aussi longtemps contre leurs attaques. Cette observation les dépita quelque peu, eux qui avaient déployé une armée incomparable, avec leur impressionnante force navale qu’ils avaient avancée avec tous leurs vaisseaux et leurs canons, leurs pièces d’artillerie et autres mortiers. Et tout cela contre seulement un petit groupe de soldats Français et de miliciens soutenus par leurs alliés amérindiens qui avaient si solidement défendu la forteresse et résisté pendant sept longues semaines !

La forteresse ressortit de ces attaques dans un triste et bien piteux état, après tous les coups de canons qu’elle avait reçus de l’ennemi, durant ces éprouvantes semaines de siège.

Pourtant, même dans cet état déplorable, la forteresse représentait toujours une menace pour l’Angleterre, au cas où les Français pourraient la reprendre ou qu’elle leur serait rendue comme après le traité de paix de 1748 et de ce fait les Anglais, une fois en sa possession, n’hésitèrent pas une seconde, ils la rasèrent intégralement, à coups répétés d’explosif !

Photo-244.jpgLes maisons reconstituées (Photo M-H Morot-Sir)

Cette vaillante et si longue résistance des Français, avec à leur tête le gouverneur de Louisbourg, Augustin de Boscheny sieur de Drucourt, permit d’empêcher les Anglais, qui du fait de cette belle prise, avaient enfin obtenu un large accès à la Nouvelle France, d’aller immédiatement attaquer Québec. La saison était en effet beaucoup trop avancée. La navigation deviendrait en effet rapidement dangereuse, si ce n’est impossible, sur le fleuve Saint Laurent, qui n’allait pas tarder à être pris par les glaces.

Décidant alors d’attendre, dans cette conjoncture l’année suivante, afin de poursuivre leur conquête, ils longèrent les côtes de Gaspésie et malheureusement en profitèrent pour raser autant de villages de pêcheurs qu’ils le pouvaient, puis d’en faire prisonniers et d’en déporter, sans scrupule, en grand nombre, ainsi qu’à tous les habitants de l’île Royale et à ceux de l’île Saint Jean…

De grands travaux seront néanmoins entrepris en 1960 pour reconstruire la forteresse, ainsi détruite par les Anglais en 1758, mais ce travail important ne sera commencé qu’après de minutieuses recherches historiques menées grâce aux plans de l’époque, non seulement sur tout ce qui concerne les murailles, mais également sur les objets militaires français, les meubles ou les objets. Bien évidemment, le visiteur qui admire les remparts où se promène le long de la caserne et dans les rues de la ville, ne contemple qu’un petit cinquième de ce qu’était Louisbourg du temps de sa splendeur française.

Ce projet de remise en état de ces lieux historiques permit en même temps de lutter contre le marasme de cette région, où régnait un important chômage dû aux charbonnages canadiens. Puis, après la remise en état de ce patrimoine, cela offrit des emplois stables dans le tourisme. Les travaux débutèrent réellement en 1963 et durèrent plus de vingt-deux ans.

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Pierre Michel Couture 12/02/2012 07:34

Nous vous remercions encore de nous parler avec tant de chaleur de notre passé français tant nous sommes peu nombreux à en faire cas, soit parce qu’on nous le minore au maximum soit pare qu’on nous
le dénigre... Cela se passerait chez vous en France plusieurs films auraient déjà été faits dans la citadelle de Louisbourg, ou encore les deux sièges maritimes de 1745 et celui de 1758 auraient
été reconstitués.. Quelle magnifique épopée! Voyez comme cela est triste, même notre Histoire a été sciemment coupée sous nos pieds, et nous ne sommes plus aujourd’hui qu’une si petite poignée à
résister encore, tant sont nombreux ceux qui se sont tant laissé vider la tête qu’ils sont passés du côté de l’ennemi, et d’autres encore, même s’ils ont toujours l’envie de résister, restent
tranquillement chez eux derrière leur clavier d’ordinateur tout en bougonnant que rien ne se fait, et que rien ne se fera !..

Thomas Mathieu 11/02/2012 20:59

ce texte est si intéressant sur cette forteresse de Louisbourg, qu’il donne réellement envie d’aller là-bas en Nouvelle Ecosse visiter ce lieu.. Même si tout a été rasé par les Anglais, même si
cela n’est plus authentique parce que cela a été reconstruit .. il doit rester tant de traces du passé de ces hommes qui ont fait ce pays.. Quel plaisir de vous lire ! Impressionnant !

Paul Jocelyn Saint Pierre 11/02/2012 20:22

J’ai toujours eu envie d’aller jusqu'en Nouvelle Ecosse visiter Port Royal sur la baie de Fundy et.. Louisbourg !..merci de nous parler de cette forteresse, de son rôle commercial aussi important
que son rôle militaire mais comme le dit le commentateur précédent c’est bien loin de Québec .. .. Mais nous les québécois ne sommes pas nombreux à aller visiter les endroits stratégiques qui ont
fait partie du passé de nos ancêtres Français... Sans doute d’une part parce que tout ce passé français est détourné de son véritable sens, nous le présentant non comme quelque chose dont nous
pourrions être fiers, mais comme une sorte de folklore sans importance et beaucoup trop acceptent cette façon de voir ou alors n’osent plus le mettre en avant..

Jean Yvon Couillard 11/02/2012 19:42

j’ai eu la grande chance de pouvoir aller visiter Louisbourg, c’est assez loin de Québec, il faut traverser les provinces maritimes du Nouveau Brunswick, de la Nouvelle Ecosse et aller tout au bout
de l’île du Cap Breton.. Idéalement placée la forteresse était vraiment la gardienne de l’entrée du golfe du Saint Laurent.. Aujourd’hui comme nous le raconte Marie-Hélène Morot-Sir une toute
petite partie seulement a été reconstruite mais suffisamment pour que les visiteurs soient pénétrés du passé et en soit totalement émus.. C’est un merveilleux souvenir pour moi .

Pascale Seriat 11/02/2012 19:34

Je viens de lire votre article sur la forteresse de Louisbourg, c’est inimaginable, je ne connaissais rien sur Louisbourg .. d’ailleurs même pas le nom! .. je trouve triste que nous ne connaissions
pas ici en France cette histoire assez faramineuse de la Nouvelle France.. Tous mes remerciements à Marie-Hélène Morot-Sir de nous en faire tous ces récits. C’est passionnant.