Nouvelle France : Traitres à leur pays ? Vraiment ? Pierre et Médard (suite)

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par Marie-Hélène Morot-Sir

pierre et médardhttp://patletrappeur.skyrock.com

Pierre Esprit Radisson et Médard Chouart des Groseilliers revenus avec leurs canots débordants de fourrures, sont bien loin d’avoir été accueillis en héros par le gouverneur d’Avaugour, il leur impose au contraire des amendes et la confiscation des fourrures rapportées… Tant de siècles plus tard, nous pouvons très bien imaginer le ressentiment éprouvé alors par les deux beaux-frères, après cette taxation pénalisante du Gouverneur. Ce sont néanmoins, deux longues années anéanties, deux longues années de peines et de fatigues vécues et passées dans ce climat glacial, des mois de chasses et de tractations avec les différentes tribus de ces régions nordiques… Nous pouvons tout à fait imaginer, c’est certain, les mille difficultés supplémentaires qu’ils eurent à surmonter durant cette longue et éprouvante expédition… Tout cela pour cet étrange accueil à leur retour

De nombreux textes nous rapportent que Pierre et Médard reviennent avec en plus de toutes ces fourrures, des renseignements sérieux et même déterminants, concernant cette mer du Nord tant recherchée et que de dépit et de colère, ils seraient allés apporter tout cela directement chez les Anglais de Boston, privant ainsi la Nouvelle France de ces précieuses informations. Leur énervement ne semble-t-il pas alors un peu compréhensible ? 

Pourtant, une question reste posée, n’est-ce pas quelque peu curieux, lorsqu’on se sent réellement offensé, lorsqu’on est bouillonnant de colère et d’énervement, d’autant plus en connaissant Pierre et son caractère impatient, n’est-ce pas quelque peu invraisemblable d’attendre plusieurs années avant de passer à l’acte, puisqu’ils ne se rendront pas à Boston avant… 1665 !

C’est en effet seulement au cours de l’année 1665 que Pierre Radisson et son beau-frère Médard Chouard des Groseilliers vont se rendre dans cette ville de Nouvelle Angleterre pour rencontrer les Anglais.

Deux longues années d’attente pour se venger des autorités françaises de la Nouvelle France… En tous les cas, c’est ce qu’ils laissent sous-entendre ! Ils finissent donc par arriver à Boston, où ils exposent ce projet assez faramineux, celui d’arriver en bateau, directement par la Baie d’Hudson… Si toutefois cela se montre réellement réalisable, ce qui reste encore à démontrer ! 

Cette route-là éviterait en effet le très long et dangereux trajet par voie de terre avec toutes les difficultés innombrables des longs portages, et cela permettrait d'échapper aux nombreuses tribus hostiles, prenant, dès qu’elles le peuvent, des captifs en grand nombre et tuant tous ceux qu’elles rencontrent… Les autorités anglaises et tous les négociants et autres marchands de Boston, même s‘ils sont particulièrement intéressés, se méfient malgré tout de ces deux Français qui paraissent n’avoir qu’une seule motivation, celle de se venger en trahissant leur propre pays, dans le seul et unique but de gagner le plus d’argent possible.

charles 2http://legraoullydechaine.fr/2011

Néanmoins, ils les conduisent à Londres en décembre 1665 pour rencontrer le roi Charles II, mais ce dernier a quitté la ville comme de nombreuses autres personnalités, à cause de la terrible peste qui vient de ravager le pays et qui, dévaste plus particulièrement toutes les grandes villes du royaume d’Angleterre.

Ils ne verront tout d’abord que le trésorier de la marine anglaise, ils doivent attendre là, c’est seulement quelques mois plus tard qu’il leur sera enfin possible de rencontrer quelqu’un de plus important, ce sera le Prince Rupert, le cousin du roi.

Ce dernier trouve personnellement ce projet, proposé par les deux Français, de développer une compagnie à la Baie d’Hudson, particulièrement intéressant. Cependant avant de les envoyer faire un essai en bateau pour voir si le trajet est réalisable et si ce qu’ils avancent est crédible, il va encore se passer presque deux ans, pendant lesquels ils devront attendre à Londres.

Ce ne sera qu’en 1668 que les bateaux le Nonsuch et l’Eaglet seront enfin prêts à partir tenter cette expérience, mais les Anglais sont nettement sur leurs gardes devant ces  deux Français, pour qui ils n’ont toujours aucune confiance, les prenant davantage pour des espions à la solde de la France, que pour des traîtres à leur pays, c’est pourquoi ils les séparent et font embarquer Médard Chouard sur le Nonsuch, c’est un petit ketch de quinze mètres à peine, et Pierre Radisson sur l’Eaglet, sur un autre petit cotre.

Cependant à cause d’une avarie - n’arrive-t-elle pas bien à propos ? - ce dernier bateau est contraint de retourner au port de Londres avec Pierre Radisson à son bord, mais il est difficile de ne pas s’empêcher de se poser une question, n’était-ce pas pour garder un des Français en otage en Angleterre, le temps de se rendre compte si leur histoire est ou non plausible ?… 

Pendant ce temps, le Nonsuch* arrive bien jusqu’à la baie d’Hudson, et Médard Chouard pourra retourner à Londres l’année suivante avec toute une cargaison de fourrures qu’il embarquera sur ce petit cotre, ceci prouvera aux autorités anglaises que la traite des fourrures par la baie d’Hudson est effectivement non seulement possible, mais excessivement rentable. Le succès de ce voyage sera particulièrement important, il donne tout à fait raison aux deux beaux-frères… Par la suite, même si les Anglais resteront toujours dans l’expectative vis à vis d’eux, même s’ils ne leur feront jamais confiance, ils les utiliseront tout en s’en méfiant, ils s’en serviront afin de créer en 1670 leur propre compagnie de fourrure à la baie d’Hudson, la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), qui deviendra la concurrente directe de celle créée par les Français, la Compagnie du Nord-Ouest.

cie-hudson.jpgArmoiries de la Compagnie de la Baie d'Hudson http://numicanada.com

La Compagnie du Nord-Ouest ou CNO, avait été créée par un groupe de personnes qui s’étaient associées entre elles, comme celles de la famille Le Moyne et Le Ber, dont lui-même Médard Chouart faisait partie, et dans laquelle il avait par la suite très certainement intégré Pierre Radisson, son jeune beau-frère, lorsque ce dernier était revenu de chez le Onnaontagués. Pierre Radisson et Médard Chouart avaient fait des alliances avec les Indiens de ces régions du Nord, lors de leurs précédentes explorations pour les fourrures, ce qui leur permettait d’être plus à même de commercer facilement avec ces tribus.

Il est certain que tous les pays envoyaient des personnes capables de renseigner leurs gouvernants, les Anglais avaient placé des personnes bien insérées dans la colonie française et tout à fait à même de les informer sur les mouvements des Français, et bien évidemment, les Français en avaient également du côté des Anglais. C’est donc tout à fait plausible qu’à ce moment-là Pierre et Médard aient pu très facilement, en effet, être les yeux et les oreilles des Français, au sein même des Anglais à la Baie d’Hudson.

Ce qui peut nous faire envisager cette hypothèse c’est, peut-être, en premier l’attitude des Anglais, ils sont toujours restés très circonspects et très méfiants vis à vis des deux Français, puis ce sont ensuite les raisons utilisées par les deux beaux-frères se faisant trop facilement passer pour des aventuriers de bas étage, pensaient-ils par ce subterfuge endormir la méfiance des Anglais ? Pierre ira jusqu’à épouser - on ne sait pourquoi - la fille de John Kirks, l’un des cinq frères Kirks, qui dans un autre temps avaient pris Québec et avaient emmené prisonniers à Londres la petite vingtaine de Français qui construisaient la Nouvelle France, dont Samuel de Champlain lui-même ! ! Cependant, pour le cas où Pierre et Médard auraient été réellement des traîtres à la France, comme on a bien voulu le laisser entendre depuis tous ces siècles, l’attitude des autorités Françaises est alors tout à fait extraordinaire. Et cela autant en Nouvelle France, où ils sont, toutes les fois qu’ils reviennent, très bien reçus par le gouverneur, qu’en France même, où ils le sont par Colbert en personne, un grand et important personnage de l’Etat, auprès de qui il pourrait bien sembler qu’ils prenaient les ordres… En tous les cas, reçoit-on ainsi avec tous les honneurs dus à de grands personnages, de simples traîtres ? N’auraient-ils pas dû être au contraire embastillés pour cela, s’ils en avaient été de réels ?

Alors quelle aurait été la raison de toute cette affaire, puisque la création de la CBH concurrençait directement la compagnie Française, la CNO ?

Les Mémoires que Pierre a écrites à la fin de sa vie, en langue anglaise posent aussi un problème, et nous interpellent. Pourquoi ce Français à présent très âgé, ne les a-t-il pas écrites dans sa langue maternelle ? Connaissait-il si bien la langue de Shakespeare, qu’il pouvait se permettre si facilement d’écrire en Anglais ? Ne les a-t-il alors pas plutôt dictées en Français à une personne qui aurait compris approximativement, et qui les aurait retranscrites comme bon lui semblait ? Ne devrait-on pas repenser aussi, à toutes les tortures que les Onnaontagués lui avaient fait subir et qui pourraient lui avoir développé, à l’orée de sa vieillesse, une extrême fatigue, lui affaiblissant la mémoire ?  Ou bien peut-être même un réel dédoublement de la personnalité ? Ne veut-il pas prouver sa compétence et son sens des responsabilités en enjolivant ? Ne voudrait-il pas se forger une autre personnalité face aux Anglais ?

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Sa longue vie, aussi longue que celle de Guillaume Couture qu’il admirait, a été terriblement marquée par son adoption chez les Onnaontagués, après qu’il ait subi toutes ces affreuses mutilations et ces terribles souffrances indescriptibles. Sa vie semble, par rapport à celle de Guillaume, avoir supporté des transformations plus ou moins dissonantes, faites de brusques revirements. Lorsqu’il était parmi les Onnaontagués, il avait entendu longuement parler de Jhandish, ce sachem Onnaontagué qui était en réalité un Français, au courage et à la valeur considérables. Le jeune garçon qu’il était alors, en avait fait son idéal et sa vie durant, il tenta de se rapprocher de ce modèle, il essaya de se dépasser pour arriver à son niveau en une sorte de compétition silencieuse, il voulait arriver à faire ce qu’avait fait Guillaume, et même en mieux si cela lui était possible, poussé par son tempérament si frondeur !

Pourtant si l’on admet qu’il a bien réellement écrit lui-même de sa main, et en langue anglaise ses Mémoires, n’oublions pas le caractère de ce Provençal, ce joyeux drille de Provence, au verbe haut qui en disait toujours plus que ce qu’il faisait, n’oublions pas qu’il peut avoir lui-même travesti la vérité, et cela pour au moins deux bonnes raisons soit pour se vanter, pour embellir, enjoliver les évènements, soit peut-être pour tout autre chose… Ne serait-ce pas plutôt, ne serait-ce pas surtout pour ne rien dévoiler du passé, pour être certain de bien garder dans l’ombre toutes ces ententes secrètes et cachées, afin d’obtenir et donner des renseignements à son pays, la France, alors qu'il terminait à présent, si tristement et bien pauvrement ses jours dans un appartement misérable à Londres, sur le sol anglais ? 

Cela est extrêmement fascinant de se poser ces questions-là. Pourquoi alors, ne semblent-elles jusqu’ici n’avoir effleuré qui que ce soit ? Où sont les réponses aujourd’hui ? N’est-ce pas effectivement plus facile de le classer ainsi que Médard Chouart, dans le rang des traîtres à leur pays, une bonne fois pour toutes ?

Médart Chouart ne s’est jamais épanché non plus, et Pierre Radisson est parti avec tous les secrets de sa vie exubérante et généreuse. Personne ne peut avoir de réponse !

Nous pouvons seulement observer qu’il serait vain de se fier à l’exactitude historique des Mémoires de Pierre, il en fait un très bon récit, aussi agréable qu’un roman d’aventure, repris tel quel par de nombreux historiens, mais il y a des manques trop réels, des événements trop déformés et souvent même totalement illogiques pour être la vraie vérité à laquelle on puisse se fier !

 

* La reproduction à l’identique, grandeur nature, du petit cotre « le NonSuch », est visible au musée de Winnipeg au Manitoba : « Manitoba muséum of man and nature »  le visiteur peut monter sur la dunette, pénétrer à l’intérieur pour admirer l’équipement en très beau bois exotique… Il paraît si petit et bien fragile pour traverser ainsi les mers ! Impressionnant ! Ce musée est situé le long de la rivière Rouge, pas très loin de la rivière Assiniboine, à cet endroit très particulier où effectivement ces deux rivières forment « la Fourche ». Ce nom est très connu puisque c’était, bien avant qu’une ville s’installe à cet endroit, le lieu de rassemblement annuel des Amérindiens, au moment du commerce des fourrures. C’est dans cette Province du Manitoba, entourée des grandes plaines infinies de l’Ouest Canadien, balayées par les vents, dans ce  Manitoba  au joli nom donné par Louis Riel, voulant dire  « esprit qui parle », que le peuple métis, franco Amérindien a vu le jour.

Un cotre est un voilier à un seul mât, possédant deux focs, situé à l’avant du gouvernail. Il est appelé en anglais : ketch ou encore cutter parce qu’il coupe l’eau.

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Anne Joliet 12/12/2011 15:16

J'adore vous lire vous avez une façon de nous décrire les évènements du passé, à la fois simple, claire et tellement érudite. merci nous sommes toujours présents à vos rendez-vous de la fin de
semaine..

paul J.Saint Pierre 12/12/2011 14:53

Depuis le Québec nous sommes nombreux à admirer et remercier Marie-Hélène Morot-Sir qui nous réconforte en parlant de notre Histoire, non seulement aux Français mais à nous québécois qui, bien
tristement, l'ignorons en grande partie,ou pire la dédaignons parce qu'on nous la fait dédaigner depuis deux trop longs siècles .. ..

Pierre Hébert tremblay 11/12/2011 21:03

j'invite autour de moi, à venir lire les récits de Marie-Hélène Morot-Sir sur votre blog, elle nous rend notre fierté en nous parlant, comme elle le fait, de nos ancêtres Français, c'est un peu
comme si elle nous parlait de nous ! Notre fierté que l'on foule aux pieds depuis plus de 253 ans ! Notre passé de la Nouvelle France que l'on veut nous annihiler!

Jean Yvon Couillard 11/12/2011 19:58

C'est impressionnant de vous lire, vos récits nous apportent tant ...Je ne connaissais pas Radisson et son beau-frère sous cet angle-là ! merci .

Paule Brajet 11/12/2011 19:16

Merci Monsieur Dornac de continuer avec cette persévérance à nous présenter des textes de Marie-hélène Morot-Sir.. Nous les aimons tous je crois ici sur votre blog... et je retrouve avec plaisir
certains thème de ses livres si intéressants. J'ai beaucoup aimé les questions qu'elle soulève sur Pierre Radisson et Médard Chouart.. L’Histoire en général nous est assénée sans qu'on puisse
croire à autre chose.. là vraiment, l'auteur nous démontre que c'est particulièrement intéressant d'y réfléchir à deux fois avant de prendre ces deux excellents aventuriers pour des traîtres à leur
roi et à leur pays .. Dites lui combien nous l'apprécions.. Paule Brajet

jdor 11/12/2011 19:29



C'est un vrai plaisir de voir votre joie ! Madame Morot-Sir, lorsqu'elle a une petite lucarne dans son énorme travail, vient lire vos réactions. Je peux vous assurer qu'elle est comblée !
J'ajoute que, moi aussi, je suis comblé par votre soutien à tous, de semaine en semaine !