Orihma ou la vie aventureuse et périlleuse des premiers Français

Publié le par jdor

Par Marie-Hélène Morot-Sir

Pierre Esprit Radisson était né en Provence, à Avignon d’un père provençal et d’une mère parisienne, vraisemblablement en 1636, ce qui, parmi les nombreuses généalogies, semble l’année la plus plausible. Il était arrivé en Nouvelle France à la fin du printemps 1651 pour rejoindre sa sœur à Trois Rivières...

Un jour du mois de mai 1652, avec deux de ses amis, ils décident de partir à la chasse, en dehors des palissades de la petite bourgade de Trois Rivières, sans prendre aucune précaution, alors que les temps sont plus que troublés et dangereux à cause des nombreuses et incessantes attaques des partis Odinossonis (Iroquois). Alors qu’il s’est un peu éloigné de ses compagnons, occupé à poursuivre quelque gibier, le jeune Pierre assiste avec horreur à l’assaut d’un groupe Onnaontagué (une des cinq nations Odinossonis), ils fondent sur ses deux amis, les scalpent immédiatement laissant leurs corps sans vie après cette effrayante agression. Lui-même, alors qu’il est encore sous le choc d’avoir assisté à tout cela, est capturé, il n’est encore qu’un tout jeune garçon, pas encore bien habitué à cette nouvelle vie, sur ce nouveau sol de la Nouvelle France, où il est arrivé depuis quelques mois à peine… 

Pierre_Esprit_Radisson.jpghttp://pierrehannon.com/

Il est, sans ménagement, emmené par ses ravisseurs au plus profond de leurs tribus, dans des canots sur lesquels il voit, avec nous nous doutons quelle terreur, les scalps de ses deux amis accrochés qui flottent au vent de la course. Telle était leur coutume, c’était en quelque sorte une façon de s’emparer de l’âme des morts, parce qu’ils pensaient en effet que l’esprit résidait dans le cuir chevelu, puisque les cheveux continuaient à pousser même après la mort ! Ils pensaient aussi qu’en ramenant de tels trophées cela leur permettrait de pouvoir bénéficier du courage et de la valeur du mort.

Grâce à son jeune âge, il ne sera pas torturé, les Amérindiens ne torturaient pas les jeunes garçons, mais au contraire, il sera très rapidement adopté par un couple de cette tribu Onnaontagué, car ils avaient perdu dernièrement dans un combat, un de leur fils du nom d’Orihma. C’est ainsi qu’ils donneront le nom de leur fils décédé à Pierre. Ils l’entoureront de bons soins et Pierre, devenu sous son nouveau nom Onnaontagué, Orihma, se familiarisera avec cette vie rude, mais aussi avec les coutumes, la langue et toutes les mœurs si différentes pour lui, des « Sauvages ».

Cependant, en étant si loin des siens, il n’a qu’un désir celui de revenir chez lui, et il va tout faire pour s’échapper. Un jour, où loin de la bourgade d’Onondaga, il accompagnait des Onnaontagués pour la chasse, il tua deux de ces chasseurs pendant leur sommeil, grâce à cela il réussit à s’enfuir… Malheureusement, il sera rattrapé alors qu’il était presque parvenu, après plusieurs journées de marches épuisantes, à regagner la Nouvelle France, et cette fois il n’échappera pas aux représailles, pour avoir tué deux des leurs, les Onnaontagués ne seront pas tendre avec lui et il sera affreusement torturé… Ses parents adoptifs ne pouvant rien faire pour empêcher cela,  sa mère restera à ses côtés pendant toutes ses horreurs afin de le soutenir et de l’aider à supporter ses terribles souffrances, souffrances des plus raffinées comme nous le savons… Lorsqu’enfin ils en auront terminé avec leur abominable cuisine, son corps sanguinolent et cassé sera rendu à sa mère adoptive. Celle-ci mettra des semaines et des mois à le faire revenir à la vie…

Les horreurs des supplices subies par les torturés semblaient faire basculer totalement leur mental, de telle sorte qu’ils en oubliaient alors toutes leurs références. Le torturé devenait réellement l’un d’entre eux, il devenait un membre à part entière de la tribu, Pierre/Orihma était devenu maintenant un véritable Onnaontagué, plus aucun souvenir de son ancienne vie ne subsistait dans son cerveau épuisé, mais de leurs côtés, les Onnaontagués le prenaient réellement et totalement pour un des leurs !

C’était aussi une excellente manière de contrebalancer le déficit démographique,  toutes les tribus le faisait mais les Odinossonis l’ont toujours pratiqué mille fois mieux que toutes les autres tribus amérindiennes, ils allaient jusqu’à voler les bébés des Wendat (Hurons) qu’ils élevaient comme de réels Odinossonis… Ce qui signifie que parmi les descendants de ces tribus Odinossonis (iroquoises) nombre d’entre eux ont du sang Wendat (Huron)  dans les veines, tout comme nombre d’entre eux ont du sang Français également…

Durant deux années, Pierre/Orihma va vivre la vie des guerriers de sa tribu jusqu’au jour où alors que le groupe, avec qui il se trouve, est parvenu à la hauteur de la Nouvelle Amsterdam, le gouverneur hollandais, Arent Van Corlaer est là et discute avec ces guerriers Onnaontagués. Soudain, il aperçoit, un peu en arrière, un jeune homme, certes vêtu à la manière des Onnaontagués et parlant leur langue mais immédiatement il perçoit, sans conteste, l’origine française de ce tout jeune homme… Se tournant alors vers lui, Arent van Corlaer lui dit en Onnaontagué :

 « Toi tu es Français ! Qu’est-ce que tu fais avec eux ! »

Pierre lui répond :

« Je m’appelle Orimha, je suis un guerrier Onnaontagué. »

Sans se démonter, le gouverneur poursuit la conversation, mais en Français cette fois :

« Mais non, je vois bien que tu es Français, tu as sans doute été enlevé par les gens de cette tribu Odinossonis... »

Pierre nie toujours vigoureusement, mais curieusement s’il nie les faits, il le fait en Français, dans sa langue maternelle, sans même s’en apercevoir… Ce que lui fait immédiatement remarquer le gouverneur Hollandais, bien évidemment !

Pierre en est stupéfait lorsqu’il s’en rend compte, c’est alors pour lui comme un coup de tonnerre. Tout lui revient d’un seul coup en mémoire !

Arent van Corlaer lui propose de revenir le voir, dès qu’il pourra s’échapper et il l’aidera à regagner le France..

C’est ce qui se passera quelques jours plus tard, le gouverneur le fera, par la suite, embarquer à Manatte, sur un navire hollandais en partance pour la Hollande, d’où il regagnera la France et quelques mois plus tard il sera enfin de retour en Nouvelle France, à Trois Rivières, chez lui, où tout le monde le croyait mort depuis toutes ces années…

Sa sœur Marguerite avait épousé Médard Chouart Sieur des Groseilliers, pendant le temps où il était chez les Onnaontagués… Celui-ci, malgré son âge avancé et son air « pas mal dégradé », le recrute pour partir comme coureur des bois avec lui, plutôt qu’être un habitant « englué dans la glèbe » pour devenir un de ces hardis voyageurs qui partent dans les Pays d’En Haut, sur des canots d’écorce à travers les chemins d’eau du roi de France…

Pierre ayant été une fois adopté par les Onnaontagués en restera un à jamais aux yeux de tous les Odinossonis, et cela lui permettra de traverser lacs et rivières et d’arpenter tous les territoires sans jamais être attaqué et tué par ces virulentes tribus. C’est ce que savait parfaitement Médard Chouart lui qui avait été « donné » des jésuites lors de son arrivée en Nouvelle France, et avait travaillé durant huit années auprès d’eux, au fond des forêts au plus près des  tribus Wendat..

p448.jpgIndiens avec Pierre Esprit Radisson et Médard Chouart, Sieur Des Groseilliers, Fort Charles, 1671 - http://www.canadiana.ca/hbc/_popups/PAMp448_f.htm

Tous deux vont participer ensemble à l’extension de la Nouvelle France, d’abord dans la région du lac Michigan et du lac Supérieur, et ils pousseront jusqu’au grand Metsi Sipi.  Médard Chouart avait été élevé à la ferme des Groseilliers, sur les rives de la Marne, puis il était arrivé en Nouvelle France à l’âge de 16 ans, élevé par les jésuites, c’était un homme très religieux, disant ses patenôtres plusieurs fois par jour, essayant d’entraîner son jeune beau-frère sur la voie religieuse. Ce dernier après son expérience passée dans les tribus courait déjà la nuit venue à l’allumette * pour rencontrer les jeunes indiennes et, bien évidemment, il ne s’en laissait pas compter par ce beau-frère si pieux dont il se moquait un peu… Pourtant, s’il avait bien « de la voile, il n’avait pas tellement de gouvernail », c’était un joyeux drille de Provence, au verbe haut, vif et impulsif, beau parleur, rebelle à l’autorité et surtout « très avantagé de la cervelle ! ». Il était très fier parce que Marie de l’Incarnation l’avait traité un jour « d’esprit de contradiction. »

Pierre Esprit Radisson et des Groseilliers seront les premiers visiteurs du Minnesota en prenant la route de l’Ouest, par la rivière Outaouais et le lac Nipissing.

Ils remontent le fleuve dès 1658 pour arriver jusqu’à la baie des Puants. Bien sûr, ce voyage, cette expédition serait-il plus juste de dire, a été entreprise sans la moindre autorisation en vertu des nouvelles recommandations très précises de Colbert “ Il ne faut pas s’agrandir comme par le passé… ”. Ce qui deviendra beaucoup plus tard une réelle ordonnance royale en date du 15 avril 1676 interdisant à quiconque “ d’aller à la traite des pelleteries dans les habitations des Indiens. 

Mais à un de leurs retours, au cours de l’année 1668, lorsqu’ils arrivent avec plus de soixante canots chargés de fourrure et accompagnés de trois cents Algonquins et Attichawatas, le Gouverneur de la Nouvelle France, Pierre de Voyer d’Argenson, s’appuyant sur ces recommandations de Colbert, leur confisque sans hésitation, toutes leurs marchandises et leur donne en plus de cela une forte amende, alors même que toutes les fourrures précédentes avaient largement participé à aider l’économie de la Nouvelle France, à devenir de plus en plus florissante  !...

En effet, très contrariés et forts mécontents de perdre ainsi tout le travail effectué durant tant de mois, mais aussi de voir balayer d’un seul coup, les innombrables difficultés qu’ils avaient dues surmonter pour échanger et ramener toutes ces pelleteries, les deux hommes se sont retrouvés sans aucun argent, complètement démunis… Ils tentèrent d’aller demander justice jusqu’en France aux autorités françaises, mais cela en pure perte.

Pendant les longs mois de traite, ils avaient eu tout le temps d’entrer en contact avec les tribus des Cris, ces tribus vivant au Nord du lac Supérieur, et ils avaient compris en parlant avec ces tribus amérindiennes que les navires en provenance d’Europe pouvaient se rendre directement au seuil du territoire des Amérindiens, c’est-à-dire arriver au niveau même de la baie d’Hudson. Cela permettrait de raccourcir énormément les trajets interminables et fort pénibles, par les chemins de terre et par les rivières depuis la Nouvelle France, pour remonter jusqu’à la Baie d’Hudson, d’éviter également les nombreux dangers de toutes ces rivières, non seulement jalonnées de rapides souvent extrêmement dangereux, obligeant à de longs et hasardeux portages, mais de plus durant de nombreuses semaines, être exposés chaque jour et sans cesse aux attaques des impressionnants Odinossonis, toujours sur le chemin de la guerre !...  A leur retour, ils voulaient exposer au Gouverneur de la Nouvelle France tout un plan basé sur cette découverte…

pnoe_button332.jpghttp://www.lessignets.com/signetsdiane/calendrier/avril/14.htm

Alors que se passa-t-il ?

Apparemment sans regret, sans aucun état d’âme, et sans aucun remord non plus, semble-t-il, ils vont se tourner vers les Anglais, les ennemis jurés de la France, afin de leur faire part de ce projet colossal qu’ils avaient eu l’intention de ne proposer tout d’abord, qu’au Gouvernement de la Nouvelle France, mais rebutés de la sorte par le Gouverneur Pierre d’Argenson, ils vont se rendre directement à Boston, où ils vont soumettre sans plus tergiverser leur projet aux autorités anglaises et surtout aux négociants anglo-saxons… Ces derniers, largement séduits par l’idée, ce qui se comprend aisément, les emmèneront alors en Angleterre, à Londres, pour les présenter à la cour du roi Charles II.  

Ce sont pour ces raisons qu’ils ont été traités de traîtres à leur pays et, même encore aujourd’hui, de nombreux Historiens en ont également conclu cela. Nous observerons dans le chapitre suivant que les événements, lorsqu’ils sont examinés d’un peu plus près, ne sont pas aussi simples.   

 

*à l’allumette est une expression signifiant que les jeunes gens, à la nuit tombée, s’approchaient des tipis de leur dulcinée, une allumette à la main, ils l’allumaient et la présentaient à l’entrée du tipi… Si la belle soufflait l’allumette cela signifiait que le jeune amoureux pouvait entrer, sinon il passait son chemin à la recherche d’une autre éventuelle souffleuse d’allumette.

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Serge D. Rivard 11/12/2011 13:22

Merci à Marie-Hélène Morot-Sir de ce nouveau réci. Je ne manque pas de lire tous vos textes, tous si intéressants sur la Nouvelle France... Pierre Radisson est certes très connu au Québec mais pas
dans tous les détails que vous nous donnez.. C'est quelque chose de supplémentaire qui permet de mieux comprendre la vie de cet homme aventureux et dynamique.. Pourquoi nous en parle--ton si
succinctement chez nous, d'ailleurs quand on nous en parle !

Michèle Reynaud 11/12/2011 08:04

C'est incroyable, je suis enchantée, depuis hier je lis votre série sur le Canada français et je ne peux m'empêcher de venir vous mettre un commentaire pour vous en remercier. Cela m'intéresse
d’autant plus que je suis allée de nombreuses fois au Québec, que je ne savais que ce dont décrit tous les guides touristiques, c'est à dire très peu en fait, et que bien peu de personnes là-bas ne
me parlaient de leur Histoire...
Bien cordialement Michèle Reynaud

jdor 11/12/2011 08:40



Merci pour votre appréciation du travail de Madame Morot-Sir. Nous sommes, je le crois, une large majorité à découvrir cette histoire avec un très grand intérêt


Jean Dornac



Thomas Mathieu 10/12/2011 20:00

J'aime lire tous ces récits si bien racontés par Marie-Hélène Morot-Sir, elle nous ajoute toujours quelques détails que nous ne connaissions pas .. c'est savoureux..

Vincent Bourgeois 10/12/2011 18:48

Encore un personnage de cet incroyable passé que je ne connaissais pas et dont je vais parler autour de moi.. grâce à ce que nous apprends chaque semaine Marie-Hélène Morot-Sir.. j'attends la suite
de sa vie demain.. mais cela me semble une sorte de mystère?..

jdor 10/12/2011 19:28



Effectivement, la suite, c'est pour demain !!



Anne Joliet 10/12/2011 18:42

Ah j'aimais tant ce Pierre Radisson lorsque j'étais enfant quand ma grand-mère me racontait son histoire.. Plus personne aujourd'hui au Québec ne se sert de nos extraordinaires héros pour peupler
l'imaginaire de notre jeunesse.. Cela nous rendait tellement fier de nos ancêtres.. je suis très émue que Madame Morot-sir nous en parle aujourd'hui ..

jdor 10/12/2011 19:27



Et il y aura une suite, demain !...