Pour donner du sens à une vraie politique d’égalité des territoires et du logement

Publié le par jdor

Article publié sur Médiapart et reçu de l’auteure que je remercie.


Par MARILZA DE MELO FOUCHER – Article publié le dimanche 10 juin 2012

Comment aller au-delà d’une conceptualisation du développement durable pour mener une autre politique d’aménagement territorial ? Voilà une question centrale et un défi de taille pour Cécile Duflot, la nouvelle ministre de l’« égalité des territoires et du logement ».

L’histoire de la planification urbaine en France est marquée par la centralisation et sa nature quelque peu autoritaire, avec un mode de décision et d’intervention classique, partant du haut vers le bas. Cette situation a engendré villes nouvelles, cités périphériques et grands ensembles, des lieux où le cadre de vie et le lien social se détériorent rapidement, où les ghettos se forment depuis plusieurs décennies car s’y rassemblent main d’œuvre immigrée, arrivée après la guerre, étrangers et exclus de la société. Ces lieux où les principes d’égalité républicaine et de mixité sociale se désintègrent avec le temps.

La ministre écologiste, Cécile Duflot, doit saisir l’occasion inespérée qui lui est donnée de redonner du sens, sur le terrain, au concept d’« égalité des territoires et du logement » grâce à l’action de son ministère.

Il est temps de repenser la politique du développement territorial avec une approche globale mais néanmoins pragmatique. En ce sens, le développement territorial durable n’est évidemment pas sans rapport avec la question de la construction d’une démocratie plus participative.

Une occasion pour la ministre d’aborder et de traiter les problématiques économiques, sociales, culturelles et environnementales dans leur ensemble, pour rendre l’espace urbain et rural agréable pour vivre, travailler et créer. Seule une vision systémique du développement territorial peut garantir la durabilité écologique, sociale, culturelle, politique et économique. Cette évidence n’est pas encore partagée par tous. Pourtant, il est devenu urgent de sortir du catalogue de bonnes intentions pour résoudre, par exemple, les problèmes du logement.

Madame la ministre, osez rêver, osez affronter la crise économique sans fatalité. Oui, il existe des possibilités d’action en politique. Il faut agir vite là où le chômage fait des ravages, là où les générations se confrontent et ne dialoguent plus... dans nos banlieues grises, dans les cités – dans la Cité – sans citoyenneté.

Sur ces territoires, s’accumulent toutes les inégalités : face à l’emploi, face à l’école, face à la santé, face à la justice. Dans ces lieux, se sont concentrées toutes les difficultés, toutes les précarités structurelles et la ségrégation sociale n’a cessé d’empirer ces dernières décennies.

Les zones urbaines et semi-urbaines sont devenues des territoires d’exclusion avec des quartiers entiers sinistrés et une jeunesse livrée à elle-même, abandonnée par la république.

Malgré les difficultés croissantes, beaucoup ont fait preuve de dynamisme, notamment grâce aux associations. Il y a eu des tentatives de construire des réseaux de solidarités, des initiatives pour l’intégration de ces exclus, mais elles n’ont pas toujours été bien accueillies par les autorités publiques qui semblaient redouter la montée du communautarisme. Au lieu d’encourager l’inventivité, le dynamisme et l’esprit de fraternité du milieu l’associatif, véritable levier et vecteur du changement structurel, les autorités publiques ont préféré laisser les associations de quartiers se développer dans la précarité. Au fil des années, l’aide publique s’est considérablement réduite, allant même jusqu’à disparaître purement et simplement.

Certes, le monde associatif est complexe. Cependant, la précarité et la course aux subventions engendrent souvent une compétition entre les structures, au détriment de leur complémentarité et de la nécessaire concertation. Toutefois, quand les objectifs et le rôle de chacun sont bien définis, les acteurs du développement solidaire local peuvent travailler ensemble, dans un projet où chacun est alors en capacité de jouer un rôle important d’intermédiation pour la rénovation sociale et économique, tout en impliquant les habitants dans le développement territorial intégré.

Il est temps de s’interroger sur les modes d’organisation de l’espace urbain pour tisser de nouveaux liens générationnels, au cœur des cités et de la Cité, des liens qui se sont brisés. Il ne faut pas oublier que le potentiel humain et le savoir-faire de chacun est intact dans ces zones d’exclusion.

Dessine-moi ton quartier...

L’enjeu est de favoriser l’émergence d’un plan de développement territorial intégré et solidaire en offrant aux habitants la possibilité de devenir des acteurs du changement.

Les habitants sont les premiers concernés par les projets de construction et de rénovation des quartiers.

C’est pourquoi, Madame Cécile Duflot, votre première mission devrait être de demander aux jeunes des quartiers populaires de dessiner le quartier de leurs rêves, car sans rêve la réalité, et la jeunesse, perdent la saveur du défi.

C’est un excellent moyen de reconquérir l’estime et la confiance en eux des habitants des quartiers. C’est le seul moyen de leur démontrer que leurs voix comptent, qu’ils ne sont pas considérés comme des citoyens de « seconde zone » comme ils l’ont trop souvent été ces dernières années.

Dans une période de grave crise économique et sociale, il faut avoir de l’inventivité et de la volonté politique pour répondre à ces besoins. Il faut aller vers eux et avancer avec eux pour rebâtir de vrais quartiers, avec des services publics, avec des commerçants de proximité. Un espace urbain conçu pour faciliter le vivre ensemble, où les habitants bâtissent des liens entre eux.

Du concept... à la méthode

Votre Ministère de l’« égalité des territoires et du logement » doit donner leur chance à ces jeunes, à ces habitants, et ainsi redonner un sens au mot « citoyenneté », devenu un concept plus qu’une réalité ces dernières années. C’est dans l’exercice de la citoyenneté que se créent les conditions de l’émergence d’un écodéveloppement urbain qui impliquerait les jeunes dans la construction collective du vivre ensemble.

Il existe dans tous ces quartiers populaires un potentiel énorme de savoir-faire et il a été démontré au-delà de nos frontières qu’il est possible de construire ensemble un éco-quartier avec la participation des ressources locales, mêmes modestes.

Tous les métiers ressources existent déjà sur ces territoires, il faut les mobiliser pour réinventer l’écodéveloppement territorial qui construira une urbanité plus humaine.

Pour réussir ce défi, il suffit de mener, dans chaque quartier, dans chaque ensemble de bâtiments sinistrés, dans chaque petite ville, une recherche sur les profils de ses habitants : charpentiers, maçons, électriciens, plombiers, paysagistes, jardiniers, architectes, urbanistes, sociologues, agronomes, botanistes, géographes et toutes autres spécialités qui peuvent contribuer par leur travail à construire l'éco-quartier.

Dans cet effort, il ne faut pas oublier d’inciter à la féminisation de certains métiers : grutières, maçonnes, carreleuses, électriciennes, peintres, ingénieures, conductrices de travaux.

Les centres de recherche, les universités, les grandes écoles à proximité peuvent également collaborer, en mettant à disposition des stagiaires.

Les projets doivent être élaborés non seulement par les jeunes, mais aussi par les seniors. Cette diversité de connaissances et de compétences, transgénérationnelle, permet alors de constituer une équipe multidisciplinaire, seule capable de concevoir un mode participatif pour exécuter la construction de l'éco-quartier.

Je vous invite à choisir quelques zones parmi les plus difficiles et à vous rendre sur le terrain, avec votre équipe de collaborateurs, afin d’identifier et de mobiliser les associations les plus représentatives.

Il faut ensuite organiser des débats en présence des ces jeunes et des seniors au chômage, mais aussi avec les retraités prêts à partager ces expériences, afin de discuter des objectifs et des missions de votre Ministère, afin de faire connaître votre volonté politique et celle du nouveau gouvernement d’agir vite, pour plus de justice sociale et pour un nouveau projet de société.

Sans rêves, la réalité perd la saveur du défi !

Imaginez un éco-quartier dessiné et co-construit par ses propres habitants, des garçons et des filles qui seront fiers de pouvoir participer à un projet collectif et durable !

Cette initiative sera un carrefour d'idées, de projets, d'intégration et de partage, où c’est le facteur humain qui fait la différence. Ce sera un espace de cogestion urbaine d’éco-existence solidaire.

Un éco-quartier ne se résume pas au simple fait de construire des maisons, des appartements selon des normes écologiques. Il s’agit aussi d’une réorganisation territoriale de l’espace-vie, avec des règles de coexistence pacifique et fraternelle, en harmonie avec la nature.

L’éco-quartier ne cherche pas à sacrifier le mode de vie moderne et urbain, il essaie simplement de réconcilier l’être humain avec la nature et avec lui-même. C’est aussi le lieu où l’exercice de la citoyenneté, le respect des droits et devoirs de chacun, notamment vis-à-vis de l’État et du bien commun, prend tout son sens.

C’est à ces conditions, et à ces conditions seulement, que l’éco-quartier peut émerger comme un espace de cogestion urbaine, où il fait bon vivre, développer des liens de solidarité avec son voisinage, créer un système d’économie solidaire, restaurer et protéger la biodiversité.

Un espace avec des jardins, des potagers collectifs, des vergers, des aires de loisirs pour que jeunes et moins jeunes puissent s’éduquer à la préservation de l’environnement et du bien public. Un espace avec gymnase, pistes cyclables, chaussées pour qu’enfants et personnes âgées puissent s’y promener sans risque et lutter contre l’ennui et l’isolement.

Un espace fait de réseaux de relations humaines, de services public de proximité, où l’accès aux moyens de transports propres et collectifs est facilité, d’écoles publiques de qualité avec des instituteurs formés à l’éducation environnementale et à la citoyenneté ; de centres de formation professionnelle, de dispensaires de santé publique avec médecins, infirmiers et pharmaciens. Un espace sachant gérer ses approvisionnements en eau et le recyclage des eaux de pluie dans un usage domestique.

Un espace où tout le monde participe à la diminution des déchets par le tri sélectif, où on apprend à mettre en pratique la règle des trois R : Réduction, Réutilisation et Recyclage.

Tous ces projets alternatifs d’écodéveloppement urbain peuvent générer emplois et salaires, destinés en priorité aux chômeurs, aux jeunes résidant dans ces futurs éco-quartiers.

Quand les jeunes diplômés et non diplômés seront embauchés pour bâtir le quartier de leur rêve, ils auront le sentiment d’appartenir au milieu et cela suscitera sans doute un désir d’engagement citoyen pour préserver l’environnement et les biens publics.

Il est possible de construire une autre forme de société. Ce n’est pas une utopie. Pour cela, il faut renforcer la démocratie participative, les consultations publiques, intégrer les habitants concernés aux débats et aux décisions qui les concernent directement, notamment les questions aussi centrales que le « vivre ensemble dans un environnement sain ».

Immédiatement, vous apporterez ainsi une réponse aux grands défis et priorités du gouvernement : le contrat intergénérationnel en donnant l’opportunité de créer des échanges de savoirs et d’expériences, entre les seniors et les jeunes, de créations d’emplois jeunes, de chances de travail pour des seniors.

Mettre en place les habitats de demain avec des éco-techniques, cela relève aussi de l’économie solidaire. Nous pouvons relever ces nombreux défis en mettant en place de nouvelles formations dans le domaine de l’environnement, avec une éducation socio-environnementale pour assurer la préservation des écosystèmes urbains.

Voilà ce qui pourrait constituer les bases d’un plan de développement territorial intégré solidaire pour une vraie politique d’égalité des territoires et du logement, qui ne soit pas seulement une utopie. C’est le début d’une révolution urbaine tranquille, qui repose sur la base d’actions concrètes et démontre qu’il existe des solutions pour rendre la vie plus saine et plus agréable.

Marilza de Melo Foucher, franco-brésilienne, docteur en économie, spécialisée dans le domaine du développement territorial intégré et solidaire

 

Publié dans Réflexions

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