Québec : De la parole à la violence ou le refus des pouvoirs ventriloques

Publié le par jdor

La surdité d’un pouvoir, son mépris envers ce qu’il ne voit en nous que « des petits », des sans-grade, des gens de peu, nous connaissons aussi. Je vous invite à lire attentivement le texte ci-dessous écrit par un professeur de sociologie, révolté par le pouvoir indigne qui ne sait utiliser que la force contre la jeunesse du Québec. Nous aurions pu écrire la même chose à diverses occasions ces dernières années. Plus que jamais, en relayant les informations venant du Québec, il faut que nous exprimions notre solidarité, bien au-delà de nos petites frontières car c’est la même idéologie qui cherche à briser toute cohésion sociale, là-bas, comme ici ! (Jean Dornac)


Par Jean-François Fortier

Tribune libre de Vigile - jeudi 19 avril 2012   

Texte publié dans Le Devoir du vendredi 20 avril 2012

Depuis la Grèce antique, la vie de la communauté politique est intimement liée à la parole. Aristote disait par exemple que l’être humain est un animal politique (zoon politicon) parce qu’il est un être doué du langage (zoon echon logon). Plus tard, les Modernes associeront la Républque, puis démocratie, à la délibération, à la construction publique des raisons communes d’exister ensemble. Les gouvernants le comprirent assez rapidement, d’ailleurs, eux qui se fondirent progressivement à l’univers des relations publiques et du marketing politique, au fur et à mesure que s’élargit le suffrage universel. Notre propre gouvernement n’est pas en reste, ainsi qu’on le constate avec l’usage stratégique de certains mots ; « grève » ou « boycott », « se dissocier » ou « condamner », « CLASSE » ou « CLASSÉ » ?

La politique et la parole vont de pair

C’est sur le fond de ce savoir millénaire, résumé ici en quelques lignes, que se découpe l’indignation que je sens monter en moi en ces temps obscurs. Voilà que la ministre de l’Éducation, monde de la parole s’il en est, procède à un parfait détournement du sens même de la vie politique : après le mutisme, la surdité. Elle ne gouverne pas pour les centaines de milliers de personnes qui s’assemblent pour délibérer et décider en commun. Elle ne gouverne pas en écoutant les centaines de milliers de personnes, étudiants, professeurs, artistes, etc., qui se donnent la peine d’écrire, de parler, de chanter, de scander. Non, dit-elle, elle gouverne pour la «  majorité silencieuse » !

Madame la ministre a le don d’ouïr le silence ? Comment sait-elle ce que veut cette majorité silencieuse ? Par sondages d’opinion interposés ? Mais qui sont les faiseurs d’opinion, les sophistes d’aujourd’hui et les censeurs de demain ? Qui donc encombre de mots la bouche des sans-voix ? La ministre nous dit-elle qu’elle ne respecte plus désormais que la parole à sens unique, celle des pouvoirs qui se déverse à coup de slogans par nos écrans et à coup d’injonctions par nos tribunaux ? La ministre veut-elle apprendre à toute une génération qu’elle a tout à gagner à se taire ? Chercherait-elle à nous réduire au silence ?

Aujourd’hui, afin de ne pas sombrer dans la colère, je tente de me remémorer tout le savoir que j’ai pu accumuler, tous les livres que ma rencontre heureuse avec des professeurs a pu me donner envie de lire, toutes les leçons de mes fréquentations, directes ou par leurs oeuvres, avec les plus grands poètes, romanciers, savants et intellectuels de l’humanité. Je ne cesse de me répéter que nous ne sommes qu’un petit moment d’une très longue aventure humaine, que l’histoire a des détours insoupçonnés, que le monde de la parole politique ne peut pas s’éteindre par la simple surdité d’un gouvernement. Que la Raison, le Logos, le Langage finira bien par résonner de nouveau.

J’essaie. J’essaie tellement. J’essaie de toutes mes faibles forces. Rien n’y fait.

La colère m’envahit. La colère me tenaille, me déchire, me dévore. Une colère puissante. Une colère ardente. La colère de celui qui constate que les personnes qu’il aime sont violées jusque dans la définition de leur être. Nous sommes des êtres doués du langage ! Privé de la parole et privé de l’écoute d’autrui, il ne reste que les gesticulations insignifiantes ou le déchaînement d’une violence sans mot. Cette violence monte en moi et m’oppresse avec d’autant plus de rage que je me refuse de nous considérer fautifs. Je parle, nous parlons, et on nous répond que nous serions mieux écoutés si nous nous taisions… Mais nous le savons tous, jamais la victime n’est coupable. Nous le savons tant et tellement que nous en venons à haïr et à vouloir que la douleur cesse. Quoi qu’il en coûte.

Monsieur Charest, Madame Beauchamp, messieurs et mesdames les bien-pensants et autres seigneurs de l’ignonrance qui aimez rallumer continuellement la guerre des éteignoirs, je le dis, je le crie, je le hurle : cessez de jeter l’huile brûlante de votre mépris sur le feu de notre passion de la parole, car lorsque jaillira notre violence sans mot, c’est que vous aurez vous-mêmes abattu la démocratie. Nous ne vous laisserons pas faire. Nous ne nous laisserons pas museler au profit des pouvoirs ventriloques.

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Jean-François Fortier
Professeur de sociologie
Cégep de Sherbrooke

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

Source : http://www.vigile.net/De-la-parole-a-la-violence-ou-le

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