Québec : les enjeux véritables de la crise étudiante

Publié le par jdor

Excellent texte, excellente analyse de ce qu’est le néolibéralisme destructeur des cohésions nationales et sociales. (Jean Dornac)


Pour sortir des ornières du néolibéralisme

Daniel Côté - Tribune libre de Vigile
mardi 12 juin 2012      

Plus de cent jours se sont écoulés depuis les premiers votes de grève étudiante. Plus de cent jours, du jamais vu dans l’histoire de l’éducation au Québec. Que se passe-t-il donc au Québec ? Quand on regarde l’évolution du conflit, on constate que l’énergie est loin de se consumer et que le mouvement étudiant, malgré les injonctions et une loi spéciale qui devait ramener l’ordre, est loin de s’épuiser. Dans les quartiers montréalais et ailleurs en province, l’appui aux étudiants est grandissant.

Devant cet élan de solidarité populaire, il y a lieu de nous questionner non seulement sur la stratégie gouvernementale, mais aussi sur les véritables intentions qui se cachent derrière le refus du Gouvernement de considérer un possible moratoire sur les frais universitaires. Les positions semblent inconciliables. Quel est le véritable ferment de ce conflit ? La hausse de droits de scolarité ? Les conflits intergénérationnels ? N’est-ce pas plutôt deux modèles de gouvernance qui s’affrontent dans un conflit qui canalise de plus en plus le ras-le-bol généralisé de la population devant une élite politique qui ne les écoute plus et qui semble prête à tout sacrifier sur l’autel de la croissance économique ?

Dans le contexte d’une économie néolibérale, la participation de l’État dans l’économie est sans cesse remise en question tout comme le sont les programmes sociaux. La thèse classique du libéralisme économique consiste à n’attribuer à l’État qu’un rôle de coordonnateur chargé d’assurer le libre flux des capitaux, de la marchandise et la libre circulation de la main d’œuvre. C’est pour cela que l’on privatise ; rien ne doit échapper à l’étreinte du capital.

Dans cette perspective, il devient impératif d’alléger au maximum la fiscalité des entreprises tout comme il devient nécessaire d’alléger les réglementations de toutes sortes. Quel rapport avec la crise étudiante, direz-vous ? La logique néolibérale en éducation entraîne la marchandisation du savoir et force l’Université à s’aligner sur les besoins de l’industrie et des oligopoles de tout acabit. L’Université est affectée par cette marchandisation depuis un certains temps déjà et ce, bien avant l’arrivée des Libéraux au pouvoir en 2003.

Le virage commercial de l’Université a des conséquences puisqu’il détourne l’Université de sa mission originelle et de l’éthique humaniste qui l’a longtemps définie. L’Université manque de fonds, l’État lui coupe les vivres à répétition. Elle doit donc s’en remettre au financement privé. L’hypothèque est lourde à porter. Certains parlent d’un véritable assaut corporatiste. Les corporations n’ont pas avantage à ce que nous formions des citoyens éclairés, politisés. Former des travailleurs compétents, dociles et productifs leur suffit. La philosophie et les humanités ont beau être un pilier du savoir et de la connaissance scientifique, ce n’est pas rentable économiquement, les humanités sont subversives, frivoles et impertinentes. Elles posent des questions, des questions de fond, elles critiquent et déconstruisent.

Le capitalisme déteste la lenteur décisionnelle, les débats de société et la participation citoyenne. Pas étonnant qu’il prospère dans tous ces régimes liberticides. Toute ingérence citoyenne dans la gouvernance néolibérale nuit à l’économie de marché ! Les infortunes de l’histoire ont fait que l’on a associé démocratie et capitalisme !

***

Que faut-il maintenant pour reconsidérer la question du financement universitaire ? Il nous apparaît de plus en plus évident que l’enjeu du financement universitaire doit être situé dans une perspective sociale beaucoup plus vaste, dans une perspective qui, de toute évidence, dépasse largement l’entendement et la sensibilité du gouvernement en place. C’est pour cela qu’un débat de fond s’impose.

Il n’y a pas mille options pour mettre fin à la crise actuelle de manière durable et constructive. L’idée d’organiser des états généraux sur le financement universitaire nous apparaît la plus prometteuse. Ces états généraux permettrait d’évaluer toutes les options de financement possibles, tous les régimes, y compris celui de la gratuité, en comparant les diverses expériences qui ont cours ailleurs dans le monde, en exposant clairement les forces, les faiblesses et les limites de chacun. Ces états généraux devraient permettre aussi d’établir différents scénarios qui reflètent la réalité du Québec.

Il nous sera peut-être possible à l’issue d’un tel exercice de mieux saisir ce qu’il nous est permis d’espérer dans le contexte budgétaire québécois, tout en considérant les choix qu’il nous est possible de faire en matière de participation économique.

L’État a besoin de liquidités. La question des redevances forestières, pétrolières et minières constitue un enjeu majeur, mais il y a plus. Pour assurer la pérennité de nos services de santé, de nos services sociaux et de notre système d’éducation, il faut développer un autre modèle de participation économique de l’État qui réponde à une volonté populaire de contrôle de nos ressources naturelles et des industries de pointe. Est-ce utopique de revoir et de remettre au goût du jour la planification économique ? Sans doute. L’utopie est le germe du changement et comme peuple qui aspire à l’indépendance, il n’est pas interdit de rêver.

Tout le Québec est mûr pour du changement. Je dirais même qu’un changement s’impose. Un changement profond. Il s’agit, en clair, de devenir maîtres chez nous une bonne fois pour toutes, pour la suite du monde, pour une véritable démocratie sociale, politique et économique. Car à ce jour, la Révolution tranquille demeure un projet inachevé.

http://www.vigile.net/Quebec-les-enjeux-veritables-de-la

 

Publié dans Réflexions

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article