Québec : Les fossoyeurs se rencontrent

Publié le par jdor

Important article qui nous permet de comprendre un peu ce qui se passe au Québec, au-delà même de la formidable grève des étudiants. Pourquoi s’y intéresser, me direz-vous, nous qui sommes Français ? Pour moi la réponse est simple : Parce que la France a déjà abandonné une fois le Québec et qu’il faudrait que l’histoire cesse d’avoir le hoquet ! Les Québécois attendent beaucoup du pays dont leurs ancêtres sont originaires, alors, ne leur manquons pas une fois de plus ! (Jean Dornac)


auton2138-fa310Richard Le Hir
Tribune libre de Vigile - mercredi 27 juin 2012      

Intéressant ! Ce n’est ni du Devoir, ni de La Presse ni du Journal de Montréal qu’émanait la nouvelle de rencontres la semaine dernière entre Harper et Mulroney, et Harper et Charest, au cours desquelles furent évoquée la possibilité de l’élection du PQ et d’un autre référendum sur l’avenir du Québec, mais bien de la Presse Canadienne.

La nouvelle est d’abord sortie vendredi en fin d’après-midi sur les ondes de CJAD, une radio anglaise de Montréal « Harper and Mulroney meet to talk about Quebec », puis, en séquence rapide, sur les sites web du National Post et du Globe and Mail avec des titres qui en disent long à propos de l’état d’esprit de ces deux médias sur la question québécoise : « Harper holds secret meeting with Mulroney over fear of resurgent Quebec sovereignty movement », et « Harper reaches out to Mulroney as Tory woes mount in Quebec ».

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La Presse allait diffuser sur Cyberpresse le texte de la Presse Canadienne tel quel quelques minutes plus tard sous le titre « Harper rencontre Mulroney pour discuter du PQ », suivi de QMI « Rencontres secrètes - Harper a rencontré Mulroney et Charest à Montréal ». Radio-Canada allait en parler à son téléjournal dans un topo maison « Rencontre Harper-Mulroney sur le sort électoral du Québec ». Enfin, Le Devoir allait lui aussi reproduire tel quel le texte de la Presse Canadienne le lendemain.

Le congé de la Fête nationale allait être l’occasion pour le gouvernement Harper de tenter une timide incursion au Québec pour essayer d’y redorer son blason, ce qui donne à croire qu’il est pour quelque chose dans la publication de l’article sur les « rencontres secrètes » de Harper avec Mulroney et Charest. En effet, il fallait trouver un moyen de donner un peu de relief à une visite qui risquait autrement de passer complètement inaperçue dans le contexte des événements actuellement en cours au Québec.

Il faut aussi comprendre que cette information était surtout destinée au public Canadien anglais qui découvre avec une certaine surprise mêlée d’appréhension que le volcan Québec est encore une fois « entré en éruption » et que le sort du Canada est de nouveau dans la balance.

Mais s’il était nécessaire de réveiller le Canada anglais, au Québec, la nouvelle de ces rencontres secrètes entre trois personnages politiques totalement discrédités aux yeux des Québécois que sont Brian Mulroney, Jean Charest et Steven Harper n’était guère de nature à rehausser l’image du gouvernement fédéral et du fédéralisme aux yeux des Québécois.

Brian Mulroney, l’homme prêt à jouer l’avenir du Canada sur un lancer de dés, l’homme qui a cherché à nous vendre Charlottetown après l’échec de Meech, l’homme « qui a reconnu sous serment avoir reçu 225 000 $ en argent comptant dans des chambres d’hôtel de Montréal, Mirabel et New York, en 1993 et 1994, afin de faire du lobbyisme à l’étranger pour les véhicules blindés de la société allemande Thyssen » dans le cadre de transactions financières que le juge Oliphant, chargé par le gouvernement fédéral d’enquêter sur toute cette affaire, a qualifiées d’« inappropriées » (quel euphémisme !).

Il faut d’ailleurs relire cet extrait du texte de la nouvelle de Radio-Canada au soir de la publication du rapport Oliphant pour saisir toute la gravité des gestes posés par Mulroney dans cette affaire :

« Je conclus que les paiements ont été effectués et acceptés en argent comptant parce que M. Schreiber et M. Mulroney souhaitaient dissimuler le fait que les transactions commerciales et financières et les transactions en espèces avaient eu lieu entre eux. » — Extrait du rapport Oliphant

Jeffrey Oliphant conclut donc que Brian Mulroney a enfreint son propre code d’éthique, adopté en 1985, qui exige que les titulaires de charge publique arrangent leurs affaires de manière à éviter « les conflits d’intérêts réels, potentiels ou apparents », écrit-il dans son rapport.

Lors des audiences, M. Mulroney a défendu son comportement en affirmant qu’il s’agissait d’une grave erreur de jugement, mais qu’il n’avait rien fait d’illégal.

Le juge Oliphant rejette catégoriquement cet argument. Selon lui, M. Mulroney avait assez d’expérience et de connaissances au moment des faits pour savoir ce qu’il faisait, d’autant plus qu’il a reçu trois versements et qu’il a donc eu autant de chances de se ressaisir.

Mais chaque fois, il a déposé l’argent reçu dans des coffres-forts et il a attendu six ans avant de déclarer ces sommes au fisc. »

Fallait-il que Steven Harper soit mal pris pour prendre conseil auprès de cet homme ?

***

SnapShot_120627_212001-fda62.jpgIl y a chez nos élites politiques et d’affaires un point aveugle. Ils sont à ce point obnubilés par le pouvoir, le pouvoir de l’argent ou le pouvoir politique, qu’ils en perdent tout sens critique. L’autre soir, à Toronto, un important parterre de gens d’affaires s’était réuni pour applaudir Conrad Black qui vient tout juste de sortir de prison après avoir purgé sa condamnation pour fraude. Et l’on aurait tort de penser que c’est un phénomène exclusivement Canadien anglais. Souvenez-vous de Micheline Charest, applaudie à tout rompre par la Chambre de commerce quelques semaines avant que le scandale Cinar n’éclate.

***

Mais venons-en à Jean Charest, ceux qui voyaient en lui un « Capitaine Canada » réalisent aujourd’hui avec effarement et consternation qu’il s’est tellement discrédité dans ses fonctions de premier ministre du Québec qu’il constitue désormais un boulet pour la cause fédéraliste dont il avait pourtant promis d’être le chevalier sans peur et sans reproche.

Pour ce qui est de Harper lui-même, il est perçu au Québec comme l’homme du « fédéralisme monarchique, militariste, va-t-en guerre, pro-américain à outrance, pro-sioniste à en lécher la carpette, pro-armes à feu, répressif, anti-Kyoto, bitumineux « au boutte », totalement inculte, anti-gay, anti-avortement, anti-Québec, « mange-canayen », « cheap à mort » et « mean » à souhait ! ».

Voilà donc le trio de choc qui incarne aujourd’hui la défense du fédéralisme canadien ! Pierre-E. Trudeau doit fulminer dans son cercueil.

SnapShot_120627_213033-780c3.jpgAujourd’hui, André Pratte, pourtant un fédéraliste inconditionnel, prévient Harper, en éditorial, de la difficulté de la tâche qui l’attend :

« Si M. Harper souhaite remonter la pente au Québec, il doit envisager beaucoup plus qu’un ou deux bons coups. Il devra :

  • Ø augmenter le nombre Québécois de calibre dans son entourage ;
  • Ø tenir sérieusement compte des particularités du Québec dans l’élaboration de ses politiques, pas seulement au moment de traduire les communiqués de presse ;
  • Ø défendre ses idées intelligemment et constamment dans la province, pour ne pas laisser toute la glace à ses adversaires politiques et idéologiques, particulièrement bien organisés et éloquents ici ;
  • Ø admettre qu’un opposant, notamment un gouvernement provincial, peut avoir des préoccupations légitimes.

Autrement dit, s’il veut reconquérir le Québec, le premier ministre canadien doit changer sa façon de gouverner. Rien de moins. »

Le pauvre Pratte ne se rend pas compte des arguments qu’il donne à ses adversaires.

On commencera par noter le caractère minimal et même minimaliste de ses conseils. Ils auraient aussi bien pu être donnés à Diefenbaker il y a cinquante ans. C’est reconnaître d’emblée que, malgré toutes les belles paroles, rien n’a vraiment changé au Canada depuis ce temps-là. Un constat qui vaut jugement !

Il reconnaît ensuite que les adversaires politiques et idéologiques du gouvernement Harper sont « particulièrement bien organisés et éloquents » au Québec. Les adversaires politiques et idéologiques... C’est nous, ça ! Donc Pratte nous trouve « particulièrement bien organisés et éloquents » ! Quel aveu !

Et alors, la cerise sur le gâteau, « Autrement dit, s’il veut reconquérir le Québec, le premier ministre canadien doit changer sa façon de gouverner. Rien de moins. »

Pratte dixit. Prenez-en de la graine, M. Harper, Pratte, lui y connaît ça !

Mais blague à part, ce que Pratte demande, c’est que Harper cesse d’être Canadien et devienne Québécois, essentiellement pour que le Québec demeure dans la Confédération.

Au fond, tous les fédéralistes se ressemblent. En Europe, ils voudraient aujourd’hui que Mme Merkel cesse d’être Allemande pour que la Grèce (puis l’Espagne, puis l’Italie, etc.) demeure dans la zone Euro.

Les fédéralistes veulent toujours qu’on cesse d’être qui on est, à leur profit évidemment. Mais ne leur parlez jamais de changer eux-mêmes. Ils détiennent la vérité, ils sont parfaits...

***

À l’issue de la campagne référendaire de 1995, j’avais entrepris une réflexion personnelle sur les événements que je venais de vivre, question de faire le point. De ces réflexions était sorti un livre, « La prochaine étape : Le défi de la légitimité », publié chez Stanké en 1997, dans lequel j’exposais ma thèse selon laquelle la nécessité de tenir un référendum a directement découlé de la perte de légitimité du gouvernement fédéral au Québec au cours des quarante années précédentes.

Pensez-y, Mackenzie King avec la conscription ; Trudeau avec les mesures de guerre, les promesses de 1980, la nuit des longs couteaux, et le rapatriement unilatéral de la Constitution ; Mulroney avec le fiasco de Meech et la débandade de Charlottetown...

Et c’est sans compter certains développements qui seront venus jeter de l’huile sur le feu comme le combat des Gens de l’air, l’affaire des « Gars de Lapalme », ou le piétinage du drapeau Québécois à Sault-Ste-Marie.

Or depuis 1995, le déficit de légitimité du gouvernement fédéral au Québec n’a fait que se creuser encore davantage, qu’on pense entre autres à la Loi sur la clarté et au scandale des commandites sous les Libéraux de Chrétien et de Martin, ou encore à la liste des griefs que les Québécois ont à l’endroit de Harper et que nous avons énumérés plus haut.

Au fond, tous les derniers premiers ministres canadiens auront été les fossoyeurs du Canada, et il faut rajouter Jean Charest à leur nombre car, s’il est bien le premier ministre du Québec, c’est pour notre plus grand malheur, et s’il a accédé à cette fonction, c’est par un jeu d’influence orchestré par Jean Chrétien et Paul Desmarais, officiellement pour le compte du Canada et du fédéralisme, mais en fait pour leur compte personnel.

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Et à l’heure actuelle, la situation du Canada est à ce point grave que l’ancien chef des Libéraux fédéraux, Michael Ignatieff, à peine retourné dans le monde universitaire, s’est empressé de déclarer il y a quelques mois, sur les ondes de la BBC, que le Québec allait un jour devenir un pays indépendant.

Si Ignatieff n’a ébloui personne par ses talents politiques, il n’en demeure pas moins un intellectuel de fort calibre, capable d’analyser correctement une situation complexe. Et son expérience en politique à la tête du PLC lui a permis d’observer de première main le jeu des forces en présence.

De plus, sa connaissance du monde, façonnée par d’abondantes lectures et de longs séjours à l’étranger, lui permet de voir comment les grands mouvements en cours à l’échelle de la planète vont avoir une incidence sur le Canada, sa composition, et son fonctionnement.

Loin de n’être qu’un lapsus imprudent comme certains voudraient nous le faire croire, sa déclaration procédait donc d’une intime conviction, et elle n’en a que plus de valeur.

***

Aux raisons que les Québécois ont de rejeter le Canada se greffent de plus en plus des raisons de souhaiter que le Québec devienne indépendant, et c’est sans doute le développement le plus intéressant du mouvement qui agite à l’heure actuelle la société québécoise.

Sentant bien à quel point le néo-libéralisme constitue une menace pour la survie de leur identité collective et celle de l’espèce humaine comme en témoignent les abus de plus en plus criants de ce système, ils ont décidé de le confronter et de le défier, avec, il faut le dire, une rare efficacité, même s’ils ne disposent que de moyens limités. Le talent, la vitalité, la détermination et la rapidité d’exécution compensent largement le manque de moyens, au point de faire paraître ridicules ceux qui en ont, en usent et en abusent.

Habitué à observer, analyser et commenter les contextes sociaux, économiques et culturels pour le compte de mes employeurs ou de mes clients pendant une bonne partie de ma carrière, je dois m’avouer très impressionné par les événements qui se déroulent en ce moment au Québec.

Je n’ai jamais vu un tel degré de mobilisation (au moins quatre manifestations réunissant de 100 000 à 250 000 personnes en quelques mois sans compter toutes les manifestations quotidiennes et l’apparition spontanée des casseroles partout sur le territoire) ni autant d’énergie canalisée à revendiquer du changement.

Arrivera bientôt le moment où les Québécois découvriront avec stupeur que les changements qu’ils revendiquent les mènent tout droit à l’indépendance, et, à la vitesse à laquelle les événements se déroulent et où les écheveaux de pouvoirs se défont, ils pourraient même se retrouver indépendants sans même s’en être rendus compte.

Regardez bien ce qui s’en vient.

Source : http://www.vigile.net/Les-fossoyeurs-se-rencontrent

Publié dans Réflexions

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