Tintamarre de tout

Publié le par jdor

Formidable texte de Joan Sénéchal, texte qui enthousiasme, qui met du baume sur les cœurs. A lire, en priorité ! (Jean Dornac)


Joan Sénéchal - Professeur de philosophie au Collège Ahuntsic

Vigile - vendredi 25 mai 2012     

FACEBOOK 25 mai 2012

Aux quatre coins du réel des brasiers contagieux s’allument. Casseroles Vs Hélicos, Vs Cris, Vs Sirènes, Vs Casseroles Vs Hélicos, Vs etc. ... L’air vibre et fibrille, électrique. De partout le vent porte des rumeurs, des grondements, des souffles.

Quelque chose d’une transe primale. Quelque chose d’un carnaval où l’on brûle la peur dans la joie et les rires. Où l’on lave le mépris dans l’audace et l’exaltation.

Et les casseroles tonnent, tintent, résonnent. Elles se déversent dans les rues, organiques comme un fleuve tropical, irrésistibles, orgiaques. Entraînant avec elles d’autres casseroles, qui affluent par centaines, par milliers : des casseroles de parents, d’enfants, de grands-parents, de jeunes, de vieux, de femmes, d’hommes. Des casseroles de familles, de couples, de célibataires, de colocataires.

On les tabasse. On les claque. On les fesse. On les cogne. Éclats de cuivre. Tonnerre d’aluminium. Cacophonie de culs et de couvercles. Brouhaha de moules à tarte, de racks à cookies, de poêles à frire, de saladiers, de bols, d’assiettes, de poubelles petites et géantes... La majorité soumise et silencieuse, mise depuis des semaines sous le scellé de sondages falsifiés, s’exprime enfin dans un déchaînement tonitruant d’accessoires domestiques. On exulte, on exclame, on exhorte, on exige, on exagère, on exècre, on exorcise, on expie, on expectore, on expulse, on extirpe, on exhume, on existe.

En-deçà et au-delà du langage. En-deçà et au-delà du comptage des manifestants. On est là. On est tous là. Peu importe le nombre et les raisons. On prend le droit. On prend la place. Ils ont voulu nous faire taire par l’occupation hégémonique de l’espace public et médiatique. Ils ont voulu nous faire terrer sous les massues isolationnistes de la terreur. On s’en tape. On s’en marre. On s’en marée humaine.

Investir la rue après s’être fait abreuver d’insanités, d’insultes, de médiocrité. Braver la loi après s’être fait enfumer, bombarder, tabasser, arrêter. Exploser à proportion de tout ce qu’on nous comprime depuis le début de cette ère d’austérité pour les uns mais pas pour les autres. Brasser frénétiquement la cage pour autant qu’ils pompent et siphonnent nos existences. Se défouler. Oui, se défouler, pour autant que la vie devient cri politique en ces temps de rigueur et de morbidité.

Quelque chose comme un peuple qui entre en éruption. Quelque chose comme une jouissance du collectif pour le collectif : sans l’alibi d’une équipe de hockey victorieuse ou d’un festival organisé par-dessus nos têtes. Sans le leurre d’un événement commercial enfoncé jusqu’à plus soif dans nos gorges. Quelque chose comme des retrouvailles avec soi-même. Quelque chose comme un réveil.

Enveloppés dans notre armure de vacarme, nous sommes invincibles. Oxygénés en-dedans par notre raffut, notre tapage nocturne. La langue de bois des cuillers se brise net sous la furie de nos coups. Nous éclairons l’avenir avec les ampoules de nos mains. Nous chassons les aboyeurs dans nos têtes avec les cors de nos marches qui sillonnent, irriguent, fécondent, éreintent la ville.

Les télés sont éteintes. Les solitudes s’accouplent et les foyers fusionnent. Les routines de la circulation trébuchent sur ces lianes populaires qui prolifèrent. Depuis quand les routes étaient-elles accaparées, spoliées par les seules voitures reines ? Aujourd’hui, ce sont des avenues que se donne un peuple en mouvement : le peuple en mouvement, de loin le plus prioritaire des véhicules.

Ne nous y trompons pas, c’est une aura sismique. Ne nous y trompons pas, c’est une révolution.

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deux vidéos pour illustrer la révolution

http://www.vigile.net

Source : http://www.vigile.net/Tintamarre-de-tout

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